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William Wallace

Les dangers de l'hypermnésie historique

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David Rieff, qui a couvert les guerres de l'ex-Yougoslavie, plaide pour la formule espagnole du "Pacte d'oubli".

William Wallace
William Wallace Crédits : PATRICK DIEUDONNE / ROBERT HARDING HERITAGE / ROBERTHARDING - AFP

Toute cette semaine, je vous ai parlé des risques que nous fait courir l’oubli volontaire de l’histoire. Le prétexte en était offert par le livre d’un historien de la littérature, Francis O’Gorman, Forgetfulness, qui vient de paraître. Mais il y a un risque symétrique, l’excès de mémoire !

Et c’est la thèse soutenue par un autre auteur, l’Américain David Rieff, dans un livre publié l’an dernier, In Praise of Forgetting. Eloge de l’oubli. Sous-titre : La mémoire historique et ses ironies. David Rieff, qui est le fils unique de Susan Sontag est journaliste et expert en relations internationales. A ce titre, il a couvert les guerres de l’ex-Yougoslavie. C’est sur place, qu’il a relevé combien les haines nationales et ethniques plongeaient dans le souvenir traumatisant d’épisodes très anciens. Episodes, dont les Occidentaux qui tentaient d’enrayer l’incendie sur place, n’avaient souvent pas la moindre idée… Il raconte ainsi comment, à l’issue d’une interview avec un leader serbe, il s’est vu mettre dans la main par un assistant un papier portant une simple date : 1453. L’année de la chute de Constantinople. Ces gens, engagés dans une guerre épouvantable contre les Bosniaques musulmans, pensaient revivre un fait historique survenu plus d’un demi-millénaire plus tôt dans le passé…

Les peuples de la région des Balkans en particulier vivent encore ainsi au présent le souvenir de défaites vieilles de plusieurs décennies, quand ce n’est pas de plusieurs siècles. Si, à l’ouest de l’Europe, nous souffrons d’un défaut de mémoire, à l’est, le problème tiendrait plutôt à une forme d’hypermnésie. Le passé s’interpose constamment entre les acteurs et ce qu’ils ont sous les yeux. Cela produit une forme d’hallucination qui provoque des réactions inadaptées aux situations. La mémoire historique, selon David Rieff, conduit plus souvent aux rancoeurs et au ressentiment qu’à l’apaisement des tensions et à la réconciliation. D’autant que cette mémoire est biaisée, refaçonnée en fonction des besoins politiques du moment. Ainsi de l’utilisation du nom de « Croisés » par les islamistes pour désigner les Occidentaux. Les historiens musulmans, jusqu’au XIX° n’utilisaient jamais ce mot. A l’époque même des croisades, ils parlaient des « Francs » ou des « Infidèles ». L’idée d’une guerre de religion opposant frontalement l’islam et le christianisme a été forgée plusieurs siècles après les faits.

C’est aussi qu’en effet, les conflits du passé sont réinterprétés et instrumentalisée par des politiciens bien actuels, eux, afin d’asseoir leur pouvoir sur de vieilles peurs et des haines recuites. Longtemps après que les guerres soient terminées, se poursuit une autre bataille, livrée celle-ci sur le terrain mémoriel, souligne Rieff. Car le vaincu du champ de bataille ne renonce pas à prendre sa revanche sur le terrain de la renommée. Il y a de glorieuses défaites… C’est ce qui s’est produit dans les Etats du Sud après la fin de la guerre de Sécession. Et l’affaire du déboulonnage des statues du général Robert Lee montre que cette bataille des mémoires se poursuit encore de nos jours.

Parce qu’elle nous induit nécessairement en erreur. Non seulement les événements historiques ne se reproduisent jamais à l’identique et plaquer du passé sur le présent pousse généralement à prendre de mauvaises décisions. Mais en outre, une telle instrumentalisation repose presque toujours sur une présentation biaisée de l’histoire elle-même. Afin qu’elle corresponde à ce qu’on veut leur faire dire, événements et personnages font l’objet d’une réinterprétation intéressée. C’est principalement au XIX° siècle, à l’époque romantique et à partir de légendes, qu’ont été créés les grands mythes nationaux. Il s’agissait d’agréger des peuples disparates afin d’en faire des nations modernes. Mais William Wallace serait bien étonné d’apprendre qu’il est devenu une des figures de proue du Scottish National Party, comme Jeanne d’Arc de se retrouver mobilisée par le Front National. Car ce William Wallace-là doit tout au héros du film Braveheart incarné par Mel Gibson et pratiquement rien au nobliau écossais qui combattit les troupes du roi Edouard 1° à la fin du XIII° siècle.

Enfin, l’abus de mémoire est lié à une forme de narcissisme identitaire qui ne peut déboucher que sur la concurrence mémorielle.

Pour toutes ces raisons, David Rieff confesse sa préférence pour l’institutionnalisation de l’oubli des conflits passés. Sur le modèle du Pacto del olvido passé en Espagne durant la période de transition du franquisme à la démocratie. Il y avait tellement de sang versé, tellement d’atrocités commises de part et d’autre, que la meilleure manière de reconstruire une Espagne démocratique était de passer l’éponge sur la répression franquiste. De la même manière, dans la Pologne de la transition du communisme à la démocratie, le premier chef de gouvernement élu démocratiquement dans ce pays depuis la guerre, Tadeusz Mazowiecki, avait promis de tracer « un gros trait » entre les deux époques, afin que nul ne soit inquiété. C’est à ce prix que les nations peuvent retrouver la paix civile, condition de la démocratie. Et que les peuples peuvent vivre harmonieusement les uns avec les autres…

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