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Le populisme n'épargne plus l'Allemagne, qu'on croyait vaccinée.

L'affaire Sieferle témoigne d'un malaise intellectuel allemand

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Et faire le silence sur les auteurs qui tentent de l'exprimer ne fait que gonfler les voiles d'une droite populiste, qui y trouve la confirmation que règne sur le pays une chape de plomb d'auto-censure.

Le populisme n'épargne plus l'Allemagne, qu'on croyait vaccinée.
Le populisme n'épargne plus l'Allemagne, qu'on croyait vaccinée. Crédits : MONIKA SKOLIMOWSKA / DPA - AFP

Dans un article qui vient de paraître dans la New York Review of Books, l’historien britannique Timothy Garton Ash écrit que les causes de la poussée de populisme que connaît, à son tour, l’Allemagne, ne doivent pas être cherchées du côté de l’économie, mais de la « Kultur ». Les électeurs de l’AFD ne sont pas des laissés-pour-compte, mais des nantis qui trouvent que l’Allemagne change trop vite. Un courant intellectuel qui renoue avec le vieux « Kulturpessimismus ».

Une critique culturelle de la modernité qui renoue avec les thèmes de la "Révolution conservatrice".

J’évoquais hier le livre dont on parle, depuis cet été, en Allemagne : Finis Germania. Garton Ash se penche à son tour sur cet essai attribué à l’historien Rolf Peter Sieferle. Je dis « attribué » parce qu’il est paru après le suicide de l’auteur. C’est sa femme et des amis qui ont retrouvé des textes épars sur l’ordinateur de Sieferle et ont pris sur eux de les publier. Ils les ont confié à un éditeur qui est un agitateur d’extrême-droite notoire, Götz Kubitschek. Celui-ci a été renvoyé de l’armée pour extrémisme ; il est lié à la fraction la plus droitière de l’AFD. Je vous le disais hier l’hebdomadaire Der Spiegel, après avoir fait figurer ce livre dans sa liste des best-sellers, l’en a soudain retiré. Sa rédaction en chef a estimé que c’était un livre à bannir. 

Le critique du New York Times, qui a chroniqué ce livre n’y a décelé nulle trace d’antisémitisme. Timothy Garton Ash, non plus. Ce qu’il respire, par contre, c’est un noir pessimisme sur le destin du peuple allemand, qui renoue en effet, avec la veine du Kulturpessimismus du début du XX° siècle. Si la thèse centrale que défendait Sieferle choque, c’est parce qu’elle semble faire écho au nationalisme allemand d’autrefois. Il oppose les « nations tragiques », que seraient, selon lui, les Russes, les Juifs et les Allemands, à celles qui ne le sont pas, en particulier les Anglo-saxons. On croirait lire des généralités à la Werner Sombart, figure de la « Révolution conservatrice » allemande, qui fleurissaient au siècle dernier, sur les peuples « commerçants », spontanément enclins au libéralisme et incapables d’héroïsme et de grandeur... 

Les Alliés, prétend Sieferle, ont inculqué aux Allemands, après la guerre, une idée fausse de leur propre histoire. L’idée que l’Allemagne aurait conservé, jusqu’au XX° siècle des résidus intellectuels et sociaux de féodalité. Le « Sonderweg » aurait témoigné d’un retard pris sur l’évolution générale de l’Europe de l’Ouest. Selon, Sieferle, cette thèse vaut, en effet, pour la Russie, pays arriéré en 1917. Mais non pas pour l’Allemagne, qui était dans les années 1920, l’un des pays les plus modernes et les plus progressistes du monde. 

Aussi Auschwitz constituerait la preuve que, je cite Sieferle, « _qu’_à tout moment, le progrès humain postulé par la modernité peut s’inverser. » Il écrit – je cite : « C’est le projet de la modernité, celui des XVIII° et XIX° siècles qui est un échec totaléchec qui est devenu évident au XX° siècle ; moralement de la Guerre Mondiale à Auschwitz, technologiquement et économiquement, avec la crise environnementale. (…) Le XX° siècle peut être considéré comme une période de vastes gaspillages – gaspillage des ressources naturelles, mais aussi gaspillage en hommes, en idées, en réserves culturelles… »

Sieferle expose-t-il dans les textes qui composent ce livre, des thèses révisionnistes en ce qui concerne la Shoah ?

Non, mais le traitement qu’il réserve à la mémoire de la Shoah est très ambigu. Les Allemands occupent, écrit-il, la place autrefois dévolue aux Juifs – celle d’universels réprouvés. L’Holocauste est devenu, pour eux, une faute héréditaire, comme l’était, pour l’antisémitisme chrétien, la crucifixion de Jésus-Christ. Les Allemands occupent la place de « peuple négativement élu », écrivait-il. En outre, la mémoire de la Shoah est devenue un « culte ». Le passé nazi a été « congelé » en une sorte de mythe négatif qui bloque la réflexion sur les drames humains du présent. « Le nazi éternel », je cite, est devenu « le diable sécularisé de notre présent éclairé ». Or, « l’auto-diabolisation » des Allemands les aurait conduits vers une disparition volontaire, dont témoigneraient à la fois l’effondrement de la natalité et l’ouverture à une immigration de masse. Des thèses qu’on rencontrait déjà chez Thilo Sarrazin.

Alimenter la paranoïa populiste

Mais l’évolution intellectuelle de Hans Peter Sieferle, telle que Garton Ash la reconstitue, est révélatrice d’une dérive qui interroge, parce qu’elle a affecté d’autres intellectuels de sa génération. Le cas extrême, c’est Horst Mahler, cet ancien avocat de l’extrême gauche allemande des années 60, impliqué dans la bande à Baader. A sa sortie de prison, on l’a découvert converti à un néo-nazisme sans complexe, antisémite forcené, négationniste à tout crin…

Sieferle n’avait pas le profil de l’extrémiste de droite classique. Dans sa jeunesse, il a appartenu à des mouvements gauchistes. En tant qu’universitaire, il s’était fait connaître par des travaux érudits sur le marxisme. Mais il est surtout connu pour des essais témoignant d’une profonde inquiétude écologique. Pionnier de l’histoire environnementale, il a d’ailleurs été un conseillé d’Angela Merkel sur les questions climatiques. Dérangeant. 

Et Garton Ash s’interroge sur l’effet produit par l’expulsion du livre, Finis Germania, de la liste des best-sellers du Spiegel. Clairement, ce genre de censure ne fait qu’alimenter la paranoïa populiste. « En vérité, écrit-il, soumettre Sieferle à un traitement par le tabou ne fait que confirmer qu’existent, en Allemagne, de tels tabous ». Et cela « permet aux extrémistes de poser aux martyres de la liberté d’expression ». La percée électorale de l’AFD montre que cela a un prix politique et qu’il est élevé. A méditer. 

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