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La politique des identités, plus proche d'une logique religieuse que politique

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"L'épicentre du Mal" : le mâle blanc, hétérosexuel...

Hier, j'ai tenté de résumer une critique de gauche des politiques de l’identité. En l'occurrence, celle de Frank Furedi, ancien dirigeant trotskiste britannique. 

Pour lui, cette atomisation du grand mouvement contestataire des années 60, selon des clivages en termes d’appartenances sexuelles, ethniques et autres, aurait constitué une sorte de retour idéologique aux anti-Lumières. Un come-back des politiques romantiques, basées sur un sentiment d’appartenance communautaire, opposé à l’universalisme abstrait des Lumières. 

La discussion doit pouvoir monter en généralité

Voyons maintenant la critique conservatrice. J’ai trouvé l’une de ces expressions les plus argumentées dans The National Review, sous la plume de Joshua Mitchell, professeur de sciences politiques à l’Université de Georgetown. Mitchell a aussi été chancelier de l’Université américaine Sulaimani à Bagdad en Irak.

Pour Joshua Mitchell, le Parti démocrate vit, depuis la présidentielle de l’an dernier, dans le déni de sa défaite. S’estimant seul légitime pour diriger les Etats-Unis, ses dirigeants n’ont ni médité, ni compris l’origine de cette défaite historique. Or, ils doivent celle-ci à la politique des identités. 

Ils ont perdu de vue que « la vraie politique » suppose une éthique de la discussion dans laquelle les participants s’entendent sur une définition du bien commun, abstraction faite de leurs caractéristiques ethniques, sexuelles, ou religieuses. On peut penser au fameux « voile d’ignorance » proposé par le philosophe John Rawls : afin de se mettre d’accord sur des règles de base de distribution des biens sociaux, les participants au débat politique devraient faire comme s’ils ignoraient dans quelle position singulière ils arrivent à la table de négociation. Pour décider du système le plus juste, ils devraient ignorer s’ils feront eux-mêmes partie des riches ou des pauvres. 

Or, la politique des identités place au contraire au premier plan nos appartenances, en en sélectionnant certaines : on nous classe en blancs ou noirs, homosexuels ou hétérosexuels. Ignorant notamment les situations intermédiaires… Chacun assénant d’entrée de jeu cette identité, la discussion ne saurait monter en généralité. Du reste, on ne cherche plus à persuader les autres : l’altérité radicale dont on est soi-même porteur est censée structurer une vision du monde qui interdit tout dialogue d’égal à égal. Dans cette logique, la politique est réduite à une lutte entre des communautés pour l’attribution préférentielle des ressources. 

L'arme de la politique des identités, c'est la culpabilisation : "raciste !", "sexiste !"

L’arme de la politique des identités, ce n’est pas l’argument convaincant, mais la culpabilisation : ceux qui tentent de contrer ses promoteurs se font traiter de racistes, de sexistes. Paradoxal : ce qu’on leur reproche, c’est précisément de refuser de se définir eux-mêmes à partir d’une grille d’analyse ethno-raciale ou sexuelle.

Beaucoup de Démocrates sont conscients que cette politique de l’Identité est une impasse, selon Mitchell, mais ils n’osent plus la critiquer. Du fait de cette intimidation. Du coup, le Parti ne peut aller que d’échec en échec sur le plan électoral.

Or, ce prisme politique identitaire fait l’impasse sur une réalité décisive : la structuration des Etats-Unis en classes sociales. Elle a rarement été aussi manifeste qu’aujourd’hui, du fait de l’explosion des inégalités. Citant Tocqueville, Joshua Mitchell prétend en outre que les classes inférieures n’acceptent la légitimité de leur propre situation qu’aussi longtemps que les classes supérieures assument des obligations spécifiques au service de la communauté. L’aristocratie française a été ressentie comme parasitaire à partir du moment où le tiers-état a pris conscience qu’elle ne servait plus à rien… Quelles responsabilités assument aujourd’hui les super-riches américains ? 

Tocqueville, dans La démocratie en Amérique, avait aussi prédit que naîtrait aux Etats-Unis une anxiété des classes moyennes. Nous y sommes. Or, le Parti démocrate ne veut pas l’entendre. Il jouit du soutien d’un certain nombre de super-riches, qui bénéficient d’un capitalisme de connivence. Et il favorise les minorités ethniques. 

Les promoteurs de sa politique, ce sont les baby-boomers. Ils veulent faire oublier qu’ils sont les grands gagnants des dernières décennies, du fait de la hausse spectaculaire des prix de l’immobilier et des valeurs de Wall Street. Ils voudraient pouvoir continuer à se prétendre radicaux, tout en jouissant de confortables niveaux de vie. Ils refusent de voir l’angoisse des classes moyennes en déclin parce qu’ils ne partagent pas leur sort. 

Un système de valeur plus proche du religieux que du politique...

Du coup, ils se sont recentrés sur une politique qui classe les gens en fonction de leurs identités. A l’épicentre d’un système devenu plus religieux que politique, il y a « l’épicentre du Mal », à savoir le mâle blanc hétérosexuel. Plus on se rapproche de ce centre fatal, plus on est censé coupable et endetté envers les autres « identités ». 

Mais les grands perdants de ce procédé, poursuit l’auteur, ce sont les Africains-Américains. Car leurs blessures sont mises sur le même plan que celles des autres groupes « victimisés ». Or, l’esclavage, qui a été pratiqué à l’encontre de leurs ancêtres durant 3 siècles constitue une souffrance d’une autre nature – et pas seulement de degré - que les autres discriminations. 

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