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Le Tour du monde des idées : Jeudi 8 septembre 2016

5 min
À retrouver dans l'émission

Des élites européennes en panne de projet et doutant d'elles-mêmes

- Depuis le début de la semaine, vous nous avez brossé le portrait d’une Europe impuissante. Il y a tout de même plusieurs dossiers européens qui étaient bloqués par les réticences britanniques. Le Brexit pourrait-il libérer l’initiative européenne, par exemple, pour une force armée européenne ?

C’est vrai que les Britanniques, jaloux de conserver l’usage de leurs propres forces armées, avaient constamment alterné les petits pas en avant et les grands pas en arrière sur ce sujet. La diplomatie française insiste en ce moment auprès des Etats de l’Union ayant conservé un minimum de crédibilité pour qu’on avance. « L’Europe doit assurer davantage sa propre défense », a déclaré le président de la République lors du récent sommet de Ventotene. Ce que sous-entendent les Français, c’est que la garantie américaine sur la sécurité de l’Europe est de moins en moins effective. D’autant qu’une éventuelle élection de Donald Trump se paierait d’une vague d’isolationnisme comme les Américains nous en font subir périodiquement.

A ceux qui n’en sont pas persuadés, je rappellerais les propos récemment tenus par le candidat républicain devant ses supporters : « Nous protégeons des pays dont aucun d’entre vous n’a jamais entendu parler. Et ça peut nous entraîner dans une Troisième guerre mondiale ». « S’ils sont attaqués par la Russie et qu’ils viennent nous chercher en disant « nous avons un traité », moi, je leur dirais : « Vous avez un Traité, mais est-ce que vous avez payé ? »

Du coup, l’idée d’une armée européenne refait surface. Comme le remarque le site Euractiv, elle est relancée du côté où on l’attendait le moins : le groupe de Visegrad. Lors d’un sommet qui s’est tenu à Varsovie, le 26 août en présence de l’Allemagne, les 4 pays de Visegrad, Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie, ont relancé l’idée d’une armée européenne. Les Tchèques et les Hongrois voudraient en particulier que l’UE s’engage à protéger ses frontières extérieures.

Angela Merkel les a appelés à « faire preuve de prudence ». Comme le remarque Euractiv, les membres du Groupe de Visegrad ont été incapables de mettre sur pied la moindre force commune. On voit mal comment une « armée européenne » pourrait voir le jour, alors que la perception de la menace est très différente, selon qu’on est situé au Nord et à l’Est, ou au Sud et à l’Ouest de l’UE… La Commissaire aux Affaires étrangères de l’UE, Federica Mogherini, a fait preuve de réalisme, en déclarant, à Bratislava : « Nous sommes tous conscients qu’il n’y aura pas d’armée européenne dans un futur proche. Dans 50, 60 ans, cent ans, qui sait ? ».

- A-t-on une idée de la manière dont cette vague d’euroscepticisme se traduit sur le plan culturel ?

Oui, le bimensuel The American Interest attire note attention sur une création qui a eu lieu, en août dernier au Festival de Salzbourg en Autriche. Aux yeux de l’auteur de l’article, il faut y voir une allégorie de la situation morale de l’Europe. De quoi s’agit-il ? D’un oratorio dont la musique est due au compositeur hongrois Peter Eötvös et le texte à son compatriote Péter Esterhazy, qui venait de mourir le mois précédent. On peut donc considérer cet oratorio, intitulé Notker Balbulus, comme le testament de ce grand écrivain. Or, cette œuvre est manifestement consacrée à l’état moral de notre Europe. Notker Balbulus, ou Notker le Bègue, un moine, fut l’auteur, au X° siècle, d’une vie de Charlemagne, Gesta Karoli Magni et d’un Livre des hymnes qui montre qu’il était aussi musicien. Bref, un de ces moines qui ont tenté de sauver une partie de l’héritage de l’Europe en une époque de ténèbres.

L’oratorio d’Esterhazy et Eötvös met en scène trois personnages, confrontés à un chœur. Il y a le Narrateur, chargé de commenter l’histoire européenne récente. Et c’est très précis, jugez-en : « Après la Première guerre mondiale, nous avons attendu la Seconde, Après la Seconde guerre mondiale, nous avons attendu la fin du communisme, tout en ayant encore plus de pensées poétiques, 68, All you need is love... Après la fin du communisme, nous n’avions plus de futur. Il n’y a pas de progrès, c’est ce qui nous a effrayés. Maintenant, il nous faut des frontières, nous érigeons partout des clôtures et puis nous clôturons les clôtures. »

Il y a le Prophète – c’est lui, le Bègue. C’est un anti-prophète : il a perdu la foi en Dieu, il est consumé par le doute. Il ne croit plus en sa propre capacité à prévoir et à prédire l’avenir. C’est manifestement le représentant des élites européennes, en panne de projet.

Le chœur, lui, est condamné à répéter constamment des allelujas, empruntés à de grands représentants de la musique classique européenne, car la musique d’Eötvös ne répugne pas aux citations et aux collages. Quant à l’Ange, c’est un personnage profondément déprimé, qui confesse être saoul en permanence, depuis qu’il a bu en compagnie de Nietzsche. C’est une allégorie de l’intellectuel, incarnation du nihilisme européen.

Pas de doute, conclu Nicholas Galagher, quelque chose est en train de s’écrouler. La « Willkommenskultur » de Merkel, « l’union toujours plus étroite » de Bruxelles, le « soft power européen », tout cela tombe en ruines. Pour les élites, c’était une sorte de religion de remplacement. Ca ne fonctionne plus – allusion au fameux et historique « Wir schaffen das » de Merkel, face à la vague migratoire (nous allons y parvenir). L’Europe est coincée entre les populistes qui veulent des frontières et des clôtures, et les islamistes – car la deuxième partie de l’oratorio est consacrée au 11 Septembre et au terrorisme djihadiste.

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