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Le Tour du monde des idées : Lundi 12 septembre 2016

5 min
À retrouver dans l'émission

Les libertés universitaires menacées

- Les universités sont censées permettre la libre confrontation des théories, le libre échange des idées. Où en sont les libertés universitaires dans le monde ?

Elles sont menacées d’une manière nouvelle et inquiétante. Après des décennies de libéralisation, on assiste, dans de nombreux pays, à des régressions. Rachael Jolley, la rédactrice en chef de l’Index on Censorship, tentait, dès l'an dernier, d’en recenser les exemples. Et cela va de l’Afrique du Sud à l’Angleterre. Les pressions sont, dit-elle, viennent des gouvernements, du business, ou des religions.

Tout près de nous, en Turquie, la tentative de coup d’Etat de juillet dernier  a servi de prétexte à une purge massive des enseignants et des éducateurs : plus de 10 000 d’entre eux ont été interdits. Des mandats d’arrêt ont été lancés contre de nombreux universitaires et 1 500 doyens et recteurs d’universités et de fondations privées ont été démis de leurs fonctions.

En Chine, l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en novembre 2012 s’est traduite par un retour à la ligne dure envers les intellectuels et par une reprise en main des Universités. Depuis la répression de la place Tian’anmen en 1989, constate le sinologue américain Jerry Cohen, les Etats-Unis n’avaient jamais accueilli autant d’universitaires chinois. Par leur nombre, dit-il, ces réfugiés politiques rappellent les vagues d’universitaires fuyant l’Europe nazie des années 1930 et 40.

L’ancien gouverneur de Hong Kong, Chris Patten a lancé un véritable SOS sur le site Project Syndicate en faveur des Universités de l’ancienne colonie britannique. Il rappelle que le gouvernement chinois s’était engagé à respecter l’autonomie des universités et leur liberté d’expression, lorsque l’île fut rétrocédée à la Chine populaire en 1997. « Sur le continent, écrit Chris Patten, le Parti communiste chinois a lancé la pire campagne de répression contre les universités depuis les massacres de la place Tian’anmen. Il interdit toute discussion sur les soi-disant valeurs occidentales. Seul, le marxisme doit être enseigné. Quelqu’un a-t-il expliqué au président Xi Jinping et à ses collègues du Politburo d’où venait exactement Karl Marx ? Le problème, ces temps-ci, poursuit Chris Patten, c’est qu’ils ne savent pas grand-chose de Marx, mais en savent beaucoup plus sur Lénine…. »

Mais le plus frappant dans cet article, c’est le parallèle qu’il dresse entre la fermeture des débats en Chine et celle des esprits dans le monde anglo-saxon. Car si les attaques contre la liberté d’expression des universitaires chinois viennent de l’extérieur, celles qui menacent la liberté d’expression des universitaires américains, anglais ou canadiens, a des causes internes. « Certains étudiant et professeurs cherchent à limiter les échanges et les débats, écrit Chris Patten. Ils affirment qu’on ne devrait pas exposer les gens à des idées qu’ils désapprouvent fortement. Ils expliquent que l’histoire devrait être réécrite en en expurgeant les noms de ceux qui échouent à l’examen de Political Correctness. »

Chris Patten fait allusion à la campagne lancée par un étudiant sud-africain pour que soit enlevée la statue de Cecil Rhodes qui trône au cœur d’Oxford. 8 000 étudiants étrangers ont pu étudier à Oxford grâce à une bourse de la Fondation créée par Cecil Rhodes. Bill Clinton fut l’un d’entre eux. En 1998, des étudiantes de l’Université d’Edimbourg avaient exigé et obtenu le retrait d’un buste d’Arthur Koestler d’une salle de cours que cet écrivain avait financée. On venait de découvrir que Koestler avait commis plusieurs viols.

- Mais au-delà de ces anecdotes, les universités nord-américaines connaissent la multiplication des « codes d’expression », des « initiatives d’égalité et de diversité », ce qui donne lieu à des polémiques houleuses entre présidents d’universités, comme le rapportait récemment Le Monde.

Oui, on a d’un côté, les patrons de Yale (Peter Salovey) et de l’université de Chicago (Robert Zimmer), qui estiment que la liberté d’expression est « en danger ». De l’autre, le président du Lewis & Clark College et celui de la Northwestern University qui ont cosigné une tribune pour prendre la défense des « safe spaces », ces espaces sécurisés, où les étudiants appartenant à des minorités, ethniques ou sexuelles, peuvent se retrouver entre eux. Cela va jusqu’à l’exigence de ne pas être confrontés à des personnes dont on désapprouve les idées. Ethan Zuckerman, du MIT, donne cette explication : sur les réseaux sociaux, les étudiants ont pris l’habitude de bloquer les personnes qui ne partagent pas leurs points de vue. Ils entendent en faire de même à l’Université.

Mais ce droit au retrait n’encourage-t-il pas une « culture du conformisme » ? C’est en tous cas la thèse que défend avec brio Joanna Williams dans un livre qui vient de paraître, Academic Freedom in an Age of Conformity.

Elle rappelle d’emblée que les mouvements étudiants contestataires des années 60 ont commencé sur une exigence de liberté d’expression, formulée par le Free Speech Movement à la rentrée de 1964 à Berkeley. Hier, les étudiants voulaient tout autoriser ; aujourd’hui, leurs successeurs se battent pour proscrire, interdire, boycotter. Au nom d’une certaine idée de la justice, certains étudiants voudraient qu’on accorde un statut particulier à certaines théories. Au nom du « droit de ne pas être offensé » par l’évocation de sujets susceptibles de les mettre « mal à l’aise », ils utilisent des trigger warnings – c’est-à-dire qu’ils « déclenchent des avertissements ». Nombre de personnalités ont été interdites sur les campus parce que leurs idées heurtaient les convictions de certains étudiants.

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