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En 1977, Stephen King publie "Rage", l'un de ses premiers livres. L'histoire d'un ado meurtrier qui prend en otage sa classe.

Pourquoi Stephen King a retiré "Rage" de la circulation aux Etats-Unis

5 min
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Mais toujours pas d'explication à la non-réédition du Gauchisme de Park Avenue de Tom Wolfe...

En 1977, Stephen King publie "Rage", l'un de ses premiers livres. L'histoire d'un ado meurtrier qui prend en otage sa classe.
En 1977, Stephen King publie "Rage", l'un de ses premiers livres. L'histoire d'un ado meurtrier qui prend en otage sa classe.

Le numéro d’hiver de la revue America, sous-titrée, L’Amérique comme vous ne l’avez jamais vue, vient de paraître. 194 pages, beaucoup de lecture, un format « mook » sur la modèle de « XXI » ou de notre « Papiers », la revue de France Culture. 

C’est un numéro divers et copieux de cette revue créée et animée par le très télévisuel François Busnel. Un grand entretien avec Paul Auster. Il y est beaucoup question de Trump, évidemment. Un portrait de la ville de Chicago, brossé par Véronique Ovaldé en multipliant les témoignages d’habitants sur leur ville. Et surtout, le récit d’une rencontre, celle de deux vieux dandies de la littérature américaine, Tom Wolfe et de Gay Talese par Busnel lui-même, au domicile huppé du second, dans l’Upper East Side. Mais François Busnel n’oubliera pas d’aller déposer à son portier le légendaire chapeau immaculé, oublié par le second, l’homme au smoking blanc... 

Tom Wolfe considère Gay Talese comme le véritable inventeur du « nouveau journalisme ». Les écrivains américains, depuis Hemingway, ont toujours utilisé les techniques du journalisme pour insuffler de la vie à leurs histoires. Mais c’est à ce nouveau journalisme-là que l’Amérique doit le meilleur de sa littérature des années 60. Pour les uns, comme le déjanté Hunter Thompson, le nouveau journalisme, c’était une façon de se mettre soi-même en scène, en évitant aussi longtemps que possible le sujet du reportage pour lequel on était payé… 

Pour Guy Talese et Tom Wolfe, c’était une forme de la littérature basée sur des faits réels. Leurs livres, comme de vrais reportages, étaient basées sur des mois d’enquête, de recueils de témoignages… Celui, en particulier, d’acteurs négligés - les anonymes, les perdants. Un réalisme dans l’esprit du roman européen du XIX° siècle, utilisant notamment le biais du monologue intérieur pour tenter de saisir les motivations de personnalités authentiques. Comme notre roman réaliste, le nouveau journalisme américain a été la technique la mieux à même de rendre perceptible un ensemble de mutations sociales et culturelles extraordinaires, traversées par les Etats-Unis, entre les années 1960 et 1980. 

La quasi-totalité des livres de Tom Wolfe sont disponibles en livres de poche. Je serais curieux de savoir pourquoi un seul manque à l’appel. Il s’agit d’un récit, paru, en 1970, sous le titre Radical Chic et traduit par Gallimard en 1972, sous le titre « Le gauchisme de Park Avenue ». Il n’a pas été réédité depuis. Un livre qui gagnerait pourtant beaucoup à être relu aujourd’hui, puisqu’il se moquait avec pas mal d’avance de cette maladie américaine du politiquement correct, qui a fini par nous atteindre aussi. Et aussi du snobisme et de la complaisance aveugle d’une partie de l’élite culturelle et sociale envers le radicalisme politique, pourvu qu’il soit de gauche... Devenu une rareté, les quelques exemplaires disponibles de ce livre au marché noir atteignent des prix astronomiques. Gallimard était prêt à rééditer Bagatelle pour un massacre. Plus judicieux pourrait s’avérer une réédition du Gauchisme de Park Avenue… 

Mais le dossier central de ce numéro de la revue America, c’est un dossier intitulé « De la violence en Amérique ». Là encore, la littérature s’avère en prise sur la vie…

Oui, d’autant que le sujet est traité par un écrivain et pas n’importe qui : Stephen King en personne. L’auteur mondialement célèbre, adapté maintes fois au cinéma, explique pourquoi il a retiré de la circulation – du moins aux Etats-Unis – un de ses récits. Mais dans ce cas, la cause est bonne. « Rage », c’est, en effet le titre de cette histoire, a été écrit par Stephen King alors qu’il était encore au lycée. Il y raconte comment un garçon angoissé, perturbé par un père dominateur et faisant une fixation sur l’élève le plus populaire de sa classe, décide de prendre celle-ci en otage sous la menace d’une arme à feu. 

King s’est aperçu par la suite que plusieurs garçons ayant tiré en classe dans les années suivant la parution de son livre, soit en citaient des extraits - « Ca, ça bat l’algèbre à plate couture, hein ? » - , soit l’avaient dans leur poche au moment du drame. Ce qui amène Stephen King à poser la fameuse question : peut-on vraiment accuser un livre d’avoir provoqué un crime ? Quelle influence les écrits exercent-ils sur leurs lecteurs ? 

Et d’abord, devait-il s’excuser pour avoir écrit ce livre ? 

Réponse de Stephen King : « Non, monsieur, non madame, je n’ai jamais fait ça et je ne ferai jamais. Il a fallu bien plus qu’un mince roman pour pousser Coxe, Pierce, Loukaitis et Carneal à passer à l’acte. C’étaient des garçons malheureux, avec des troubles psychologiques profonds, des garçons tyrannisés à l’école et meurtris à la maison. » « Mon livre ne les a pas brisés et ne les a pas non plus transformés en tueurs : ils ont trouvé quelque chose en lui qui leur a parlé parce qu’ils étaient déjà brisés. J’ai néanmoins considéré Rage comme un possible accélérateur, c’est pourquoi je l’ai retiré de la vente. _On ne laisse pas un jerrycan d’essence à portée d’un enfant animé de tendances pyromanes_. » Voilà pour l’affaire de « l’influence » éventuelle. 

Mais Stephen King explique aussi pourquoi il regrette d’avoir du retirer Rage de la vente. Ce récit, inspiré par la vie qu’il menait lui-même en tant que lycéen, comportait, écrit-il, « un noyau dur de vérité qui lui était accessible en tant qu’adolescent ». Il permettrait donc d’expliquer, si on le suit bien, la détresse psychologique et morale de ces jeunes Américains qui croient pouvoir régler des comptes avec leur vie, en arrivant au lycée armés comme des cow-boys dans l’espoir de se faire enfin reconnaître. Et qui, parfois, ne se se contentent pas, hélas, de tirer dans les murs et les plafonds…

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