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Tous les convives furent écrasés, sauf un poète lyrique à l'impressionnante mémoire.

Quelles sont les origines de notre amnésie collective ?

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À retrouver dans l'émission

Un historien britannique retrace les étapes de ce qu'il considère comme notre déconnexion d'avec notre histoire.

Tous les convives furent écrasés, sauf un poète lyrique à l'impressionnante mémoire.
Tous les convives furent écrasés, sauf un poète lyrique à l'impressionnante mémoire. Crédits : Leemage - AFP

Nous avons tous en tête désormais, la fameuse maxime de 1984 : « Celui qui contrôle le passé, disait le slogan du Parti, a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent contrôle le passé. » C’est de l’usage du passé – mais aussi de son oubli que je voudrais vous parler cette semaine.

Pire que le réarrangement totalitaire du passé à des fins de propagande : son oubli pur et simple.

La formule de George Orwell est magistrale. On n’a jamais résumé de manière aussi lapidaire l’obsession des pouvoirs totalitaires à modifier , en fonction de leurs besoins de propagande du moment, le souvenir laissé par les événements passés. Comme le dit le philosophe Marcel Gauchet dans une interview publiée ce week-end par Le Figaro, « L’idée que le passé est plastique et qu’il peut être remodelé à volonté est une idée totalitaire. » « Nous dépendons d’un héritage qui s’impose à nous. Nous avons le droit d’y jeter un regard critique, mais nous n’avons pas le droit de l’effacer ».

Car il y a pire que la mutabilité du passé, son réarrangement opportuniste à des fins politiques, prétend Francis O’Gorman - c’est son éradication. Ce professeur de littérature britannique vient de publier un essai intitulé Forgetfulness. Sous-titre : La fabrique de la culture moderne de l’amnésie. L’anglais a plusieurs mots pour signifier l’oubli : forgetting, le simple fait de ne pas se souvenir, oblivion, le fait de tomber dans l’oubli, dans l’anonymat. Forgetfulness peut renvoyer aussi bien à l’étourderie, à la distraction qu’à la perte de mémoire, à l’amnésie.

La thèse défendue par Francis O’Gorman, c’est que la modernité, au XIX° siècle, nous a fait entrer dans une ère de dévalorisation systématique du passé. Et que l’hypermodernité capitaliste contemporaine a radicalisé cette tendance au point de nous infliger une espèce de maladie d’Alzheimer collective. Nous aurions perdu pour de bon la mémoire.

Regardez comme nous vivons : dans l’attente d’un futur à la fois proche et indéterminé. Prenez les transports. Une révolution des mentalités s’est produite, dès le XIX° siècle, avec l’apparition des premiers horaires de train. On s’est mis à attendre le prochain, comme nous guettons, aujourd’hui, sur nos écrans portables, la dernière info, le mail qui tarde, le prochain rendez-vous sur Skype. Mais le fait d’être constamment tendus par ces attentes, mobiles et en transit, a modifié en profondeur nos caractères. Nous sommes devenus impatients, occupés et oublieux. Constamment tournés vers l’avenir, nous ne disposons plus de lieux fixes où inscrire le passé.

Les rapports de la mémorisation avec la situation dans l'espace.

Dans L’Art de la mémoire, l’historienne Frances Yates commentait la mésaventure fameuse vécue par Simonidès de Céos au V° siècle avant Jésus-Christ. Alors qu’il participait à un banquet mondain, organisé par une grande famille aristocratique thessalonienne, ce poète lyrique grec vit le toit s’effondrer sur les convives. Tous périrent, lui excepté. On lui demanda de retourner sur les lieux afin d’identifier les corps écrasés. Et il y parvint. C’est, selon Frances Yates, parce que la mémoire était alors, chez les Grecs, un art cultivé d’associer des images à des lieux. Elle faisait l’objet d’une éducation spécifique. Nous en serions incapables.

Le rôle du christianisme dans la dévalorisation du passé et la sécularisation du millénarisme dans la pensée révolutionnaire.

Si nous autres, modernes, avons perdu la mémoire prodigieuse qu’on prête aux anciens, ce fut par des étapes. Etapes que Francis O’Gorman retrace en historien. Il y a d’abord une responsabilité spécifique du christianisme. Les premiers chrétiens croyaient le retour du Messie et la Fin des temps imminents. Ils encourageaient leurs fidèles à se débarrasser d’un passé qui les encombrait et les rendrait moins disponible aux promesses du Royaume. En outre, le catholicisme institutionnel plus tardif, en pratiquant le sacrement de la confession et de la pénitence, imposa l’idée que le pêcheur, lavé de ses péchés, pouvait se débarrasser du fardeau de son passé et renaître à l’innocence de son baptême.

Or, cette croyance, selon O’Gorman, a été recyclée dans le discours révolutionnaire. Les hommes de 1789 ont transposé dans le domaine politique ce narratif de Rédemption par lequel les maux du passé, les injustices et les souffrances, pouvaient être annulés par un geste dramatique de rénovation morale. Et qu’on pouvait ainsi faire bifurquer l’histoire, affranchie du passé, dans une direction toute nouvelle, tout entière tournée vers l’attente d’un avenir radieux. En fait depuis, presque toutes les révolutions nourrissent ce genre d’illusions. Elles cultivent l’illusion de la « table rase », sur la base de laquelle on pourrait faire repartir l’humanité dans la direction espérée. Presque tous les régimes nés d’une révolution de ce type se livrent à une critique véhémente du passé censé aboli.

Notre Révolution a démontré qu’on pouvait transformer de manière radicale un ordre social et un mode de gouvernement qui étaient pensés comme permanents et inchangeables. Les hommes et les femmes du XIX° siècle se laissèrent progressivement persuader, par cet exemple, qu’ils s’en étaient affranchis et que l’histoire ne les liait plus. Et que seul l’avenir espéré donnait sens au présent et en justifiait les sacrifices.

Moment historique capital sur le chemin qui conduit à notre amnésie collective contemporaine. Car dès cette époque, tout fut, en effet, orienté au futur. Et nous avons commencé à nous ruer de plus en plus vite vers un avenir dont nous attendons tout puisque nous n’avons aucune idée de ce qu’il pourrait bien être. « Nous allons de plus en plus vite vers nulle part », disait Jacques Ellul.

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