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L'exceptionnalisme islamique : peu propice à la démocratie libérale

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Après l'échec du Printemps arabes, quelles perspectives pour la démocratie ?

L'islam ne connaîtra pas un développement historique modelé sur celui vécu par le christianisme. 

A une exception près, celle de la Tunisie, les Printemps arabes ont tous échoué. Les Russes et les Iraniens ont permis à leur allié Bachar el Assad de reconquérir une bonne part de la Syrie. La Libye est un chaos. En Egypte, l’armée est revenue au pouvoir pour chasser les islamistes. Mais Daech, le prétendu « califat » bâti entre Irak et Syrie est également en voie de destruction. Et maintenant, comment peut évoluer le Moyen Orient ? Existe-t-il un chemin vers la démocratie, ou cette voie est-elle bouchée pour très longtemps ? Plus généralement, comment évolue la réflexion sur le vaste sujet « islam et politique » à la lumière de ces deux événements historiques – échec des Printemps arabes et fin du pseudo « califat » ?

C’est à tenter de résoudre ces questions que s’est attelé un spécialiste renommé du Moyen Orient, Shadi Hamid, dans son livre Islamic Exceptionalism: How the Struggle over Islam Is Reshaping the World. L’exceptionnalisme islamique : Comment la lutte à propos de l’islam est en train de remodeler le monde. Bien des gens, en Occident, constate Hamid, s’attendent à ce que l’islam connaisse un développement historique à l’image de celui qu’a connu le christianisme. 

Ils guettent la Réforme – sur le modèle du protestantisme -, qui devrait être suivie des Lumières, avec leur rationalité, lesquelles se traduiraient immanquablement par une sécularisation. La religion et la politique trouveraient chacune leur place et la démocratie libérale triompherait…. C’est un bien joli scénario, mais il est hautement improbable, selon Shadi Hamid. Primo, parce qu’il n’y a aucune raison que le monde musulman, qui est divers, suive une voie politique unique. Secundo, parce qu’il y a encore moins de raison que cette voie soit celle déjà parcourue par l’Occident – qui n’est pas un patron universel et généralisable… 

« L'exceptionnalisme islamique » : religion et politique, difficilement dissociables. 

Selon Shadi Hamid, cet exceptionnalisme tient à l’histoire spécifique du monde musulman. Même si son livre porte sur la période postérieure aux Printemps arabes et porte spécialement sur l’Egypte, la Tunisie et la Turquie, il lui faut remonter plus loin en arrière. L’histoire de la religion musulmane ne saurait être étudiée séparément de celle des modes de gouvernance et d’organisation de la société qu’elle inspirée, écrit Shadi Hamid. Car si le fondateur du christianisme était un dissident, celui de l’islam fut à la fois théologien, prédicateur, homme de guerre et bâtisseur d’un Etat. Dès son moment fondateur, l’Islam entremêle donc les fonctions religieuses et politiques. Et cela a contribué à façonner la vision du monde que partage le monde musulman, quelle que soit sa diversité.

Dans le Coran, on trouve l’équivalent d’un Code civil, avec des listes d’infractions et de sanctions, des règles de partage des héritages, etc. Mais le texte est beaucoup plus ambigu sur les questions spécifiquement politiques, constitutionnelles. Ici, on trouve des encouragements à consulter largement les membres de la communauté avant toute prise de décision importante ; ailleurs, la nécessité de concentrer le pouvoir en une seule main. 

En fait, les querelles d’interprétation commencèrent immédiatement après la mort de Mahomet. Ses successeurs devaient-il procéder d’une élection, ou être héréditaires ? Certes, le califat héréditaire s’est imposé dans les faits et il a été le système politique en vigueur durant plus d’un millénaire. Mais il n’est pas expressément prescrit par le Coran et, en outre, Mustapha Kemal l’a aboli en 1924, afin de créer la Turquie moderne. 

L’islam – et c’est la thèse principale de Shadi Hamid – est donc susceptible de bien des interprétations politiques. C’est pourquoi, d’ailleurs, on peut parler de socialisme islamique, comme de capitalisme islamique… On peut « accommoder l’islam » à bien des sauces. Mais il existera toujours une tension entre l’Islam et la démocratie libérale. Car s’il existe un certain égalitarisme dans la culture politique de l’Islam, l’égalité au sens libéral y trouve difficilement sa place. Notamment, en ce qui concerne l’égalité entre les sexes.

Mais cela aussi pourrait évoluer. « Je suis fier que ta mère et tes tantes, ayant toutes reçues un bon niveau d’éducation, travaillent dans des professions qu’elles ont choisies. _Ces femmes de notre vie défient la vision traditionnaliste qui présente les femmes comme des créatures fondamentalement passives, que les hommes doivent protéger des ravages du monde_. Cette croyance est parfois auto-réalisatrice. Dans de nombreuses communautés musulmanes, les hommes insistent que les femmes sont incapables d’affronter le vaste monde, tout en les dépouillant des droits fondamentaux et compétences qui leur seraient justement nécessaires pour y parvenir. »

C’est ce qu’écrit l’ambassadeur des Emirats Arabes Unis à Moscou, Omar Saïf Ghobash dans les Lettres à son fils aîné Saïf, publiées sous le titre Conseils aux jeunes musulmans. Je reviendrai demain sur cette publication, sous-titrée « Comment survivre dans un âge d’extrémisme et d’islamophobie », qui mérite de plus amples citations. 

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