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"Les amnésiques" tire le fil familial pour dérouler l'histoire franco-allemande

6 min
À retrouver dans l'émission

Opa n'était pas un nazi fanatique. Mais comme huit millions de ses compatriotes, il avait adhéré au Parti national-socialiste.

je vous recommande vivement un livre intitulé « Les amnésiques », qui vient de paraître aux éditions Flammarion. Selon la 4° de couverture, il s’agit d’une « enquête au fil de trois générations sur les traces du travail de mémoire ». C’est un essai absolument remarquable et d’un genre assez rare. Voici, en effet, une enquête sur une famille, ou plutôt sur deux familles.

L’auteur a un papa allemand, Volker, né à Mannheim, dans le Bade-Wurtemberg, fils lui-même d’un petit industriel qui a appartenu au Parti national-socialiste. Et elle a une maman, Josiane, elle-même fille d’un gendarme basé en Saône-et-Loire pendant l’Occupation. Et ce livre, tout en finesse, examine non seulement comment ces deux familles ont vécu les événements historiques survenus dans nos deux pays depuis la victoire politique d’Adolf Hitler en Allemagne. Mais surtout, elle retrouve comment ce passé a été traité, comment la mémoire familiale, en se mêlant à celle de ces deux nations, a imprégné le présent vécu et a contribué à le façonner. C’est une très belle leçon franco-allemande, donnée avec doigté et intelligence.

Vous savez qu’en allemand, on fabrique des mots composés à l’infini, en associant d’autres mots, le plus important étant toujours placé à la fin. Les germanistes peuvent ainsi vous citer des noms comportant plus de cinquante lettres. Deux fois plus que notre fameux « anticonstitutionnellement », le mot réputé le plus long de la langue française. Ces noms allemands à multiples rallonges ne peuvent être traduits qu’en les décomposant. Mais parfois, ils sont en réalité intraduisibles. L’allemand est une langue qui pense par elle-même, disait Hegel. Prenez le mot féminin die Vergangenheitsbewältigung. Le verbe bewältigen se traduit par venir à bout de quelque chose. On peut le rendre par l’expression anglaise to come to terms with sg. Sa substantivation die Bewältigung renvoie au fait d’accomplir quelque chose, ou encore de l’avoir surmontée. Quant au nom die Vergangenheit c’est le passé au sens de : ce qui s’est écoulé, forgé à partir du participe passé du verbe vergehen qui signifie passer, s’écouler, disparaître. La Vergangenheitsbewältigung, c’est donc l’action de venir à bout de ce qui s’est passé, ou plutôt de se confronter au passé afin de le surmonter.

Le livre de Géraldine Schwarz est précisément consacré à ce genre de confrontation. Son enquête, je le disais, plonge de manière prioritaire dans son passé familial. Journaliste et réalisatrice franco-allemand, vivant à Berlin, elle a été correspondante de l’AFP dans cette ville et écrit pour des journaux de nos deux pays. Elle a la chance d’être à la fois Géraldine et Schwarz…

Elle a écrit son livre en français, mais il s’ouvre, dès la première page, sur un mot allemand, un mot par lequel elle désigne ses grands-parents paternels. C’étaient, écrit-elle, des Mitläufer. Je vous disais bien que certains mots composés étaient intraduisibles. Celui-ci est formé à partir d’une substantivation du verbe laufen (courir) et de la préposition mit qui veut dire avec. Un Mitläufer, c’est un suiveur, quelqu’un qui court avec. Géraldine Schwarz le rend par « des personnes qui marchent avec le courant ». Bref, des gens qui courent avec les autres, dans le sens du vent. Des conformistes.

Après leur victoire du mai 1945, les Alliés s’étaient engagés à dénazifier l’Allemagne occupée. Pour juger le degré d’implication individuel des Allemands dans la machine criminelle élaborée par Adolf Hitler et ses complices, ils avaient fixé un barème. Le niveau maximum, celui des responsables de premier plan, était désigné par l’adjectif Hauptschuldig. Die Schuld a deux sens, ce mot signifie la dette ; mais aussi la faute, la responsabilité, la culpabilité. L’adjectif schuldig, veut dire coupable. Das Haupt, c’est la tête ou le chef. Ce qui est en haut. Hauptschuldige, mot disparu du dictionnaire désignaient les coupables, au plus haut degré, de participation à la machine de guerre nazie. Dans le droit français de l’époque, « incriminé majeurs ». En-dessous, on trouvait les Belastete ou incriminés. Un degré en dessous, les Minderblastete, incriminés mineurs. Et enfin, les Mitläufer, dont faisaient donc partie Opa et Oma. Les grands-parents n’étaient pas des nazis fanatiques. Ils ne saluaient pas les gens en criant « Heil Hitler ». Mais quand même Opa avait adhéré au « parti », probablement parce que c’était utile à sa carrière et que c’était un brave bourgeois à l’esprit pratique. Etre classé Mitläufer ne donnait pas lieu à l’ouverture d’une enquête judiciaire. Mais comment aurait-on pu juger les huit millions d’Allemands (sur soixante-neuf millions d’habitants à la veille de la guerre), qui avaient adhéré au parti national-socialiste ?

Opa, estime Géraldine Schwarz, aurait eu des difficultés à se faire embaucher comme fonctionnaire, dans la zone d’occupation américaine où était située la ville de Mannheim. Mais de toute façon, la dénazification ne fut jamais menée à bout. La guerre froide incita les Alliés à y mettre très tôt un bémol, afin de reconstruire une Allemagne fédérale, face à la zone d’occupation soviétique. Des hommes d’affaires qui avaient accumulé de grosses fortunes, sous le III° Reich, en utilisant la main d’oeuvre servile des camps de concentration, purent continuer à prospérer grâce aux commandes des Anglo-saxons. Prenez Günther Quandt, industriel de l’armement. Après avoir fourni l’armée du III° Reich, il fit de juteuses affaires avec les Britanniques. Stefan Quandt et Susanne Klatten, ses petits-enfants, propriétaires de BMW entre autres, sont aujourd’hui milliardaires. On voit que le passé conserve une certaine actualité. Et que le fil conducteur familial est de ceux qu’on peut tirer pour avoir une juste perception du passé…

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