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Nuremberg, le procès raté des criminels nazis

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Les nombreux "oublis" du fameux procès ont contribué à déformer la vision que les Allemands de cette génération se sont forgés de l'histoire de leur pays.

Hier, nous en étions restés à la dénazification de l’Allemagne, dont Géraldine Schwarz, dans son livres, Les amnésiques, dit qu'elle a été un échec. Pourquoi un tel échec ?

D’abord, à cause de l’échec du procès de Nuremberg lui-même. Ce procès, au cours duquel furent jugés quelques uns des principaux dirigeants hitlériens fut suivi de plusieurs autres. Or, l’extermination des Juifs d’Europe n’y fut évoquée que de manière marginale. Certes, l’inculpation de « crime contre l’humanité » fut retenue par l’accusation, mais pas celle de génocide – dont la conceptualisation, par Lemkin, était encore toute récente. En outre, l’antisémitisme d’avant-guerre n’avait pas disparu par enchantement en Europe, et la propagande nazie – et collaborationniste – avait tellement répété que cette guerre avait été menée « pour les Juifs » que les Alliés ne tenaient pas à ce que la question de leur sort apparût comme centrale.

Dans un autre livre qui va paraître sous peu chez Stock, « 1947, l’année où tout commença », la Suédoise Elisabeth Asbrink écrit que dans les rapports publiés par la presse internationale au cours du procès de Nuremberg, « c’est à peine si le nom d’Auschwitz apparaît ». Pas un mot non plus sur les camps d’extermination de Treblinka et de Sobibor où ont péri un million de Juifs polonais. « Certains pans de la réalité historique restent dans le non-dit, écrit-elle. (…) « Or, ce qu’on ne dit pas devant les juges est englouti ». Elle poursuit : « C’est ainsi que se construisent les souvenirs et que se reconstruisent les images que les nations veulent avoir d’elles-mêmes. Les trous de mémoire s’installent. »

En outre, ce procès fut un échec parce qu’il apparut aux Allemands, à l’époque, comme une Siegerjustiz, « une justice de vainqueurs aspirant à se venger ». Les Alliés aussi avaient commis des crimes de guerre, mais il n’en fut jamais question. Le viol systématique des femmes allemandes par l’Armée Rouge, que Géraldine Schwarz documente par des témoignages bouleversants était un crime de guerre. Crimes de guerre également, l’anéantissement, par la faim et le froid, de centaines de milliers de prisonniers de guerre, pratiqués des deux côtés, sur le front de l’est. On trouve, sur ce point des témoignages très éclairant dans Vie et Destin de Grossman et dans Le cheval rouge de Eugenio Corti. Mais surtout, le bombardement systématique des villes allemandes par les Alliés constituait assurément un crime de guerre.

C’était, de ce côté aussi, une guerre d’extermination de la population civile. Des villes comme Dresde, réduite en cendres par un bombardement aérien dévastateur, en février 1945, fit 70 000 morts. Ces bombardements aveugles de populations civiles désarmées n’avaient alors plus aucune justification d’ordre militaire. La Royal Air Force, à elle seule, a fait exploser sur l’Allemagne, durant cette guerre, un million de tonnes de bombes. Malgré les immenses bunkers construits en sous-sol, dans certaines villes comme Mannheim, fort bien décrits, par Géraldine Schwarz, 3 millions et demi de logements ont été détruits par ce moyen et plus de 600 000 personnes ont perdu la vie dans des conditions atroces. Pour avoir une idée de l’apocalypse qui s’est abattue sur Dresde, dans la nuit du 13 au 14 février 1945, on peut se reporter au Journal de Viktor Klemperer, Je veux témoigner jusqu’au bout, p. 619.Viktor Klemperer, un éminent linguiste, ancien combattant juif, persécuté par le régime, mais qui est parvenu à survivre au cœur même de l’Allemagne nazie, était, en effet, présent à Dresde cette nuit-là. Il rapporte l’existence de l’ouragan que les gigantesques incendies de la ville a déchaîné sur la ville.

Mais je voudrais citer aussi le livre de W.G. Sebald, De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, qui est consacré à la manière dont cette épouvante a été refoulée dans la littérature allemande d’après-guerre. A de très rares exceptions, comme le roman de Gert Ledig, Sous les bombes, ce thème fut étrangement absent de la production éditoriale en république fédérale. D’ailleurs, le livre de Ledig reçut un accueil glacial, lors de sa parution en 1956. C’est seulement au moment de sa réédition, 43 ans plus tard, qu’il fut remarqué. Le temps était venu d’ouvrir aussi ce tiroir-là, de l’histoire allemande. Sebald écrit : « Si les écrivains allemands de toute une génération ont été dans l’incapacité de rendre compte de ce qu’ils avaient vu et de l’inscrire dans notre mémoire, c’est, dans une large mesure, parce qu’ils étaient principalement soucieux de retoucher l’image qu’ils livraient à la postérité. » Oui, Il y avait, ainsi, un certain nombre d’angles morts dans l’histoire allemande, telle qu’elle s’écrivait en Allemagne. Et les révéler un par un avec lucidité est précisément la mission que s’est donnée Géraldine Schwarz, avec Les amnésiques.

Punir les criminels de guerre nazis était pourtant indispensable, ne serait-ce que pour soit connu et reconnu, par une population hébétée, l’ampleur des crimes, commis au nom du peuple allemand. Mais que savait-on au juste ? C’est une des grandes interrogations de Géraldine Schwarz. Ses grands-parents ont assisté à l’expulsion des Juifs de leur ville de Mannheim dès le mois d’octobre 1940, rassemblés par la police et emmenés en troupeaux vers la gare pour être déportés. Ils ont vu leurs concitoyens se précipiter pour se partager les meubles de leurs voisins juifs, vendus aux enchères par le régime.

« Ce qui rendait ces enchères vraiment nauséabondes, écrit-elle, c’était que la plupart d’entre elles avaient lieu directement dans les appartements [des Juifs expulsés], aussi les acheteurs savaient-ils très concrètement à qui les choses avaient appartenu. (…) Je les imagine pénétrer comme des voleurs à l’intérieur de ces foyers abandonnés dans l’urgence d’un départ de dernière minute. (…) Comment est-il possible que la vue d’une chambre d’enfants, avec des jouets délaissés et des petites chaussures, attendant le retour de leur jeune propriétaire, la vue des photos de famille sur les murs, des ces existences sauvagement interrompues, ne les aient pas saisis à la gorge et fait renoncer ? » (p. 199)

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