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Le Tour du monde des idées : Mardi 13 septembre 2016

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À retrouver dans l'émission

L'Université du Cap décommande une conférence sur la liberté d'expression

- Les libertés universitaires sont menacées, disiez-vous hier. Mais ne l’ont-elles pas toujours été peu ou prou ? Les œuvres de Rabelais ont été « condamnées en Sorbonne »… Qu’y a-t-il de nouveau ?

Certes, le fait de considérer les universités comme des lieux où le savoir peut être conservé, enrichi et transmis de manière rationnelle est relativement récent, comme le concède Joanna Williams dans le livre que je citais hier, Academic Freedom in an Age of Conformity. C’est à partir des Lumières que s’est fait jour, très progressivement, une telle conception. Il est d’ailleurs assez frappant que le premier pays européen à établir formellement les libertés universitaires et à les faire figurer dans sa Constitution ait été le très autoritaire – mais très éclairé – royaume de Prusse. C’est Wilhelm von Humboldt, le fondateur de l’université de Berlin, qui a été le créateur du modèle universitaire prussien : il repose sur le principe de l’autonomie des universités, de la liberté des étudiants de construire leur propre cursus (Lernfreiheit), sur l’imbrication de l’enseignement et de la recherche. Il s’est rapidement répandu dans toute l’Allemagne.

Ce modèle a fait l’admiration du monde. A la fin du XIX° siècle, il a inspiré la création des universités américaines. Nombreux ont été les intellectuels français à attribuer la victoire des Allemands en 1870 à l’excellence de leur formation supérieure. De nombreux historiens se sont rendus en Allemagne pour y découvrir le secret de la supériorité de la science allemande, des méthodes allemandes d’enseignement dans le supérieur. Citons Seignobos, Camille Jullian, Ernest Lavisse… J’ai une tendance particulière pour le Père Didon, qui a publié en 1884 un livre intitulé Les Allemands. Il y relate les années qu’il vient de passer dans les universités allemandes. Il écrit : « Je ne viens pas dire : faisons comme les Allemands ; je dis : faisons mieux. Je ne dirai pas : imitons leurs universités, leurs écoles, leur armée, leur esprit national ; je dis : dépassons-les. »

Mais enfin, le poids du contrôle des autorités religieuses sur les études supérieures se faisait encore sentir en Europe dans la 2° moitié du XIX° siècle. Le grand livre de Darwin Sur l’origine des espèces a été publié en Angleterre en 1859. Jusque dans les années 1880, son étude était interdite dans les collèges d’Oxford et de Cambridge…

Mais les Etats, eux, ont compris rapidement tout le parti qu’ils pouvaient tirer des avancées scientifiques occasionnée par la recherche universitaire et du prestige de leurs savants. Les universitaires ont dû batailler pour conserver leur indépendance. Celle-ci est régulièrement compromise par les pressions qui s’exercent à travers les commandes, les bourses, tendant à orienter la recherche vers des sujets utiles à l’industrie ou à la défense, etc.

- Mais vous disiez que les libertés universitaires étaient à nouveau menacées. Pas de la même manière que dans le passé. Vous avez des exemples ?

Au mois de jullet dernier, l’université du Cap, en Afrique du Sud, a « désinvité » Flemming Rose à qui elle avait pourtant demandé une conférence sur la liberté d’expression. Flemming Rose est l’un des rédacteurs en chef du magazine Jyllands Posten qui a déclenché des émeutes à travers le monde pour avoir publié les fameuses caricatures de Mahomet. Ces émeutes ont donné lieu à plusieurs incendies d’ambassades – à Damas, notamment. Elles ont provoqué la mort de 139 personnes.

Ce sont les raisons qu’a implicitement évoqué le vice-chancelier de l’université du Cap, Max Price, pour annuler l’invitation. Dans une lettre ouverte, celui-ci écrit qu’une conférence de Flemming Rose dans son université risquerait « de retarder plutôt que de faire avancer la liberté sur le campus. » Les libertés universitaires sont pourtant garanties par la Constitution sud-africaine. Seules limites : la propagande en faveur de la guerre, l’incitation à la violence ou à la haine raciale ou religieuse. Mais Max Price invoque « le contexte et les conséquences » et « les risques de polarisation ». Bref, il sous-entend que certains étudiants musulmans pourraient perturber l’évènement. Et donc il l’annule. La présence, dans le même cadre, d’Howard Zinn et de Noam Chomsky, n’avait posé aucun problème.

Mais une partie des étudiants musulmans de l’université protestent : on nous soupçonne de vouloir provoquer des troubles ; le vice-chancelier cherche à nous faire passer pour des gens intolérants. Celui-ci affirme de son côté qu’il a cherché à éviter de heurter les convictions des musulmans de son université.

Ce qui nous ramène à Joanna Williams. Elle écrit dans son livre : « les libertés universitaires sont désormais restreintes à travers une culture du conformisme, qui encourage l’autocensure. Cela prend diverses formes, comme la suppression de domaines de recherche qui peuvent apparaître comme risquant de donner lieu à controverse. » Comme elle paraît loin l’époque où le futur président John Fitzgerald Kennedy, s’exprimant devant les étudiants de Harvard en 1956, déclarait : « le seul but de l’Université est l’avancement de la connaissance et la dissémination de la vérité » !

« La recherche du savoir en tant que quête de la vérité, écrit encore Joanna Williams, est aujourd’hui décriée. Le savoir est trop souvent réduit à des points de vue particuliers, représentant chacun sa « vérité », basé sur l’appartenance à un groupe social ou sur l’identité. » Fin de la citation.

Mais les identités culturelles, si elles peuvent comporter une mémoire collective et un point de vue sur le monde, ne constituent pas en tant que telles un savoir. En outre, elles ne favorisent guère le dialogue et l’échange mais donnent lieu, au contraire, à une concurrence pour l’exercice du pouvoir.

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