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Crise européenne et défiance envers les élites

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Dans un livre important, le politologue bulgare Ivan Krastev avertit que l'Union européenne n'est pas tirée d'affaire.

J'ai parlé hier d’un désenchantement démocratique en Europe. Il touche surtout les pays de l’est et du sud de notre continent. De nombreux pays sont mécontents de la manière dont fonctionnent leurs démocraties. A quoi attribuer cette déception ?

Notre modèle n'est pas désiré par tous les peuples du monde 

C’est une affaire de météo morale. Un sentiment d’époque. Le constat est général : les golden nineties s’éloignent à tire-d’aile Les « golden nineties » ? Cette époque où, pour cause d’effondrement sur lui-même du monde communiste en Europe de l’est et du soulagement né de la fin de la guerre froide, l’Occident triomphant et arrogant s’est cru le fin mot de l’histoire. Hé bien c’est terminé. Non, nous n’incarnons pas un modèle universellement désirable. Non, la démocratie et le capitalisme n’annoncent pas « la fin de l’histoire », comme l’a cru Fukuyama. 

Et surtout, la version extrême de ce modèle, celui d’un dépassement des intérêts et des identités nationales, portée par notre Union européenne, n’incarne pas non plus l’utopie de l’avenir. Nous ne sommes pas entrés dans la post-modernité rêvée. Le politologue bulgare Ivan Krastev, dans un livre qui vient de paraître en français, Le destin de l’Europe, une impression de déjà vu, rapporte cette parole échappée à Angela Merkel après un entretien téléphonique avec Vladimir Poutine à propos de l’annexion de la Crimée ukrainienne : « Mais dans quel monde vit cet homme ? » Aujourd’hui, rétorque Krastev, c’est à plutôt propos de Merkel qu’on a envie de demander : « mais dans quel monde vit cette femme ? » 

Et Ivan Krastev de résumer la situation ainsi : « Le postmodernisme de l’Europe, son postnationalisme et sa culture laïque la distinguent du reste du monde. Ils n’en font pas nécessairement le modèle d’une éventuelle évolution future de ce monde. » (p. 17) Non seulement, l’Europe a cessé d’incarner un modèle : elle tend à devenir une exception. 

L'Europe est-elle sur le point de se suicider ?

Un peu plus loin, il écrit aussi : « La tolérance et la civilité furent longtemps les traits caractéristiques de l’Union européenne. Aujourd’hui, elles sont perçues comme des faiblesses propres à cette Union, des indices de sa vulnérabilité. » (p. 55) Il faut peu de temps pour passer d’un faire envie à un faire pitié, avertit Krastev, qui lance cet avertissement : « « En réalité, il n’est pas si rare que les sociétés se suicident, et même qu’elles le fassent avec un certain entrain. » (p. 12) C’est souvent quand les miracles d’équilibre politique ont disparu qu’on réalise combien ils étaient réussis. Ce dont témoigne la nostalgie de l’empire des Habsbourg, si commune aujourd’hui de Trieste à Budapest et de Zagreb à Cracovie…

En France, nous sommes encore sous le coup de l’élection d’un président très favorable à l’intégration européenne, et même à une « souveraineté européenne ». Mais voyez ce qui s’est passé ce week-end à Varsovie ! Non la crise européenne n’est pas terminée.

La crise de 2008 a révélé que nos élites avaient failli

Car notre optimisme béat, cette certitude d’avoir un temps d’avance sur les autres et sur l’histoire, sont venus buter sur la grande crise de 2008. Mais, comme l’écrit Helmut Anheier, sur le site Project Syndicate, celle-ci a surtout servi de révélateur d’un certain nombre de problèmes sous-jacents mais qui n’avaient pas été traités par les dirigeants de l’époque. Toute une poussière qui avait été cachée sous les tapis, s’est retrouvée soudain en pleine lumière. Des exemples ? Le caractère précipité et incomplet de la monnaie unique européenne. Les généreux systèmes européens de protection sociale, dont on découvrait soudain que beaucoup étaient financés à crédit, mis sur le compte des générations futures. Les délocalisations massives de secteurs industriels entiers du fait de la mondialisation. La contradiction flagrante entre le principe d’une libre circulation des capitaux et des divergences entre les taux d’impôts sur les sociétés qui fait que celles-ci sont imposées à 33,3 % en France, mais à 15,8 % en Allemagne et à 12,5 % en Irlande.

Dans un article publié hier, intitulé « Comment combattre les démagogues populistes, l’économiste américano-turc Dani Rodrik rappelle son fameux triangle d’incompatibilité dit encore « trilemme de Rodrik » : vous ne pouvez pas avoir à la fois une pleine souveraineté nationale, la démocratie et l’hypermondialisation. Les populistes sont honnêtes, poursuit-il : ils veulent la souveraineté, mais refusent la mondialisation et la poursuite de l’intégration européenne. Les élites traditionnelles ont menti aux peuples en promettant la compatibilité de la souveraineté, de la démocratie et de la globalisation.

Mais c’est aussi que ces élites, poursuit-il, avaient intérêt à la poursuite d’une politique qui sert leurs intérêts. « Parmi les élites, on s’est énervé que des pauvres et des ouvriers aient voté pour quelqu’un comme Trump, poursuit Rodrik. Après tout, disent-ils, les politiques économiques prônées par Hillary Clinton leur auraient été, selon toute probabilité, plus favorables que celles de Trump, favorables aux riches. Et pour expliquer cet apparent paradoxe, ils mettent en cause l’ignorance, l’irrationalité ou le racisme. Mais il y a une autre explication qui, elle, est compatible avec la rationalité et la théorie de l’intérêt bien compris :  lorsque les politiciens conventionnels perdent leur crédibilité, il est bien naturel que les électeurs ignorent les promesses qu’ils leur font. Les électeurs alors sont attirés par des candidats qui peuvent se prévaloir de positions anti-établishment et dont peut s’attendre à ce qu’ils rompent avec les politiques prévalant jusque-là. »

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