LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Salman Rushdie

Le roman sur Trump de Salman Rushdie peine à convaincre les critiques

5 min
À retrouver dans l'émission

Trump ? Une mauvaise nouvelle pour l'Amérique, une bonne idée de roman, prétendait Rushdie. Son 13° roman déçoit.

Salman Rushdie
Salman Rushdie Crédits : HORST GALUSCHKA - AFP

Je vous le disais hier : dans le nouveau roman de Salman Rushdie, The Golden House, Donald Trump est omniprésent… sauf qu’aucun personnage ne porte son nom et que le romancier distribue le rôle de Trump entre plusieurs héros.

Un narrateur voyeur inspiré de Fenêtre sur Cour d'Hitchcock

Et c’est une manière, pour Rushdie, de suggérer l’ambiguïté fondamentale de sa cible. Trump est ceci, cela et bien d’autres choses à la fois. La critique du Guardian, Aminatta Forna, relève que la technique utilisée pour décrire l’ascension et le chute de son personnage principal, Nero Golden, est celle qu’avaient déjà utilisée, avant lui, Scott Fitzgerald, dans Gatsby le Magnifique et Evelyn Waughn, dans Retour à Brideshead. C’est à un narrateur étranger au drame, mais témoin direct de l’intrigue, qu’est confié le soin de la raconter. Ainsi, dans The Golden House, le narrateur est un jeune orphelin belge, René, voisin de Nero Golden, qui passe sa vie à espionner ce magnat excentrique et son étrange famille, à la manière de James Stewart dans Fenêtre sur Cour.

Ce jeune homme qui veut devenir cinéaste croit avoir trouvé en ces voisins fortunés au passé suspect, le sujet de son premier film. Et le roman se présente, au moins dans sa première partie, comme le scénario et les dialogues imaginés par ce témoin voyeur, perché dans un appartement dont la fenêtre donne sur le jardin du manoir où les Golden se sont installés à Greenwich Village. Mais progressivement, il va s’impliquer lui-même dans l’histoire de la famille Golden, passant d’un statut de témoin à celui de confesseur, puis d’acteur.

Mais un personnage peu crédible : c'est Rusdie qui parle

Le problème, selon plusieurs critiques, c’est que ce témoin, nommé René, n’est guère crédible. Son univers mental est peuplé de cartes de tarots au pouvoir divinateur, d’histoires de fantômes japonais, de dragons femelles et de dieux grecs, toute une caverne d’Ali Baba mystico-ésotérique, plutôt inattendue chez un jeune apprenti cinéaste belge, mais dont on sait bien qu’elle hante Rushdie lui-même. Il avoue mêler à ses enquêtes sur cette famille extravagante des faits imaginaires. « Exactement comme Nero est un homme qui remanie son passé à volonté, René, de son côté, mélange l’histoire et la fiction, le documentaire et la fable. « C’était difficile d’être objectif avec les Golden, nous écrit-il. Je ne sais plus au juste ce qui est vrai et ce que j’ai inventé. » Hé bien, c’est pareil pour nous », écrit Ron Charles, critique du Washington Post.

En outre, ce René s’exprime dans une langue bourrée de stéréotypes qui exaspère Ron Charles. Dans une même page, il relève des expressions que les traducteurs pourraient rendre par « tétanisé de saisissement » (he is knocked for a loop), il « blablatère » (clutching at straws), il « perd complètement pied » (losing his bearings). "Doit-on mettre en cause la paresse stylistique de Salman Rushdie ou admirer la manière ultra-sophistiquée dont il s’empare des clichés ?" demande Ron Charles.

Chez Rushdie, Trump devient "le Joker". Ce super-méchant est un histrion

Nero Golden est donc l’un des avatars de Trump dans la fiction de Salman Rushdie. Mais quels sont les autres ? Où est Trump, l’homme politique ? Il est incarné par un politicien à moitié fou et vociférateur qui s’appelle Gary « Green » Gwynplaine. Surnom « Green » parce qu’il a les cheveux verts, comme la couleur orange de ceux de Trump est devenue un signe de ralliement pour ses fans.

Cela ne convainc guère Dwight Garner, critique du New York Times. « Et voilà qu’au mitan, Donald Trump passe sa tête dans le roman, comme un Jack Nicholson s’introduisant par effraction, avec sa hache, dans la salle de bains de Shinning. Salut, c’est Donald ! Avec Trump, Rushdie trouve un méchant si parfait qu’il trouve difficile de le laisser repartir. »

C’est, après Nero Golden, « la deuxième attaque romanesque lancée par Rushdie contre Sa Tweetnesse », écrit Ron Charles. Elle est tellement démesurée qu’elle manque sa cible. Lors d’une récente interview Salman Rushdie a déclaré : « l’élection de Trump est une très mauvais nouvelle pour l’Amérique et une très bonne chose pour le roman. » La majorité des critiques littéraires qui rendent compte de The Golden House n’ont pas l’air convaincus par celui de Rushdie.

Reste que la description que fait le romancier de la campagne électorale de Trump, pardon de Gwynplaine, également appelé « le Joker », semble savoureuse. Les foules l’adorent parce qu’il paraît cinglé et dit n’importe quoi. Comme le Joker de Batman, ce super-méchant est un histrion. « Avec lui, soudain, mentir devint marrant, haïr devint marrant, l’arriération devint marrante », écrit Rushdie et tout le pays tout entier devint « un roman graphique macabre ».

La chute de la Maison Golden

The Golden House se termine par l’effondrement de la « maison Golden » - assassinat, incendie criminel, tentative de suicide – une véritable « télénovéla », selon la New York Review of Books. Et les critiques de voir là l’influence de la Chute de la maison Usher d’Edgar Poe. Le 13 ° roman de Rushdie a été présenté par sa maison d’édition comme son « retour au réalisme ». Mais la vision de New York qu’il offre est si « dorée », si éloignée de ce qu’est en réalité la vie dans la Grosse Pomme qu’il aurait mieux sa place dans Vanity Fair, écrit Dwight Garner.

On retiendra que Rushdie cite très à propos l’extrait du poème « la seconde venue » de l’Irlandais Yeats, que bien des gens ont sur les lèvres, ces temps-ci, preuve qu’il doit dire quelque chose de notre météo morale : « Tout se disloque. Le centre ne peut tenir./ L’anarchie se déchaîne sur le monde,/ Comme une mer noircie de sang : partout/ On noie les saints élans de l’innocence./ Les meilleurs ne croient plus en rien,/ les pires se gonflent de l’ardeur des passions mauvaises. »

L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......