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Sans mémoire, on perd son identité.

Une histoire qui s'écrit sur un mode pessimiste et auto-accusateur

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Sous l'effet, notamment, de la mondialisation.

Sans mémoire, on perd son identité.
Sans mémoire, on perd son identité. Crédits : LEEMAGE - AFP

Hier, nous avons vu combien, dans la culture de l’Antiquité, la mémoire était cultivée sous une forme spatialisée. La poète Simonidès de Céos fut capable d’identifier tous les convives d’un banquet, écrasés par l’écroulement de la maison où il s’était tenu, à partir de la place occupée par chacun. Mais c’était encore le cas au Moyen Age et la Renaissance. On y associait des vertus aux planètes et aux hommes illustres du passé, au moyen de « roues de mémoire », un système de mémorisation que Giordano Bruno a poussé aussi loin qu’il est logiquement possible.

Mais nous autres modernes, selon O’Gorman, avons cessé de cultiver ce type de mémoire. Parce que les lieux ont perdu, pour nous, la stabilité qu’ils avaient pour nos ancêtres. Non seulement, nous faisons effort pour nous libérer des endroits d’où nous venons, mais, constamment en mouvement, nous ne faisons partout que passer. Les lieux ne peuvent plus servir de repères à une mémoire d’autant plus errante que notre attention elle-même est devenue flottante.

A l'époque de la mondialisation, la géographie remplace l'histoire.

On pourrait, sur ce point, opposer les analyses de O’Gorman à celles de Marcel Gauchet qui, dans l’interview qu’il a donnée samedi dernier au Figaro, s’intéresse au même phénomène : l’extension de la zone d’oubli et le danger que cet oubli de leur passé représente pour nos sociétés.

Mais là où Francis O’Gorman met en cause la disparition des repères géographiques, au sens de lieux de mémoire, Gauchet voit, au contraire, la mondialisation remplacer, en quelque sorte l’histoire des peuples par la géographie. Voici ce qu’il en dit : « Toutes les sociétés se définissaient du dedans en référence à un passé qui leur servait de généalogie. Le récit national, c’est celui d’un arbre généalogique. Avec la mondialisation, l’axe de toutes les sociétés a basculé de l’histoire vers la géographie. On se définit désormais par la place qu’on occupe dans le monde avec, dans un premier temps, l’oubli que cette place est fonction du passé. Mais, dans un second temps, cet oubli fait place à une exigence de redéfinition en fonction de cette situation nouvelle. »

L'économie capitaliste est tournée vers le futur

Mais ces deux penseurs convergent sur un point : il y a, dans nos sociétés contemporaines, un oubli du passé historique, une forme d’amnésie collective volontaire, un refus d’héritage. Pour O’Gorman, c’est le « capitalisme liquide » qui est responsable. Le capitalisme a toujours été « un ouragan perpétuel de destruction créatrice », comme l’avait bien vu Joseph Schumpeter. Il est dans sa nature d’être incessamment transformé. « On ne peut comprendre le comportement des firmes que comme des tentatives de « se maintenir en équilibre sur un terrain qui se dérobe sous leurs pieds », écrivait-il encore. Du coup, l’économie capitaliste est tout entière tournée vers le futur – la prochaine innovation dans les manières de produire, le nouveau produit… Comme le socialisme, il est tout entier expectation, projection. Les régimes communistes programmaient la production et la consommation selon des plans quinquennaux. Dans les deux systèmes, on mise sur l’avenir et on se défie du passé.

Le fait est que nous sommes récemment passés à une vitesse supérieure. Le philosophe britannique John Gray a adoré le livre de Francis O’Gorman et le commente, cette semaine, dans l’hebdomadaire The New StatesMan. Je cite : « Aujourd’hui, dénigrer le passé est devenu un signe de respectabilité intellectuelle. Quiconque estime que l’histoire implique de la perte aussi bien que des gains est classé réactionnaire. » Non seulement, on est prié de célébrer les supériorités de notre propre époque sur toutes celles qui l’ont précédée, mais de récuser les accomplissements de nos prédécesseurs du haut de notre suffisance. Des auteurs conservateurs se sont suffisamment moqués de la prétention risible de certains de nos artistes contemporains à « enterrer Rembrandt », de celle de certains de nos dirigeants à dépasser Bonaparte, pour qu’il soit nécessaire d’y insister…

Mais ce qu’ajoute O’Gorman, c’est la dimension futuriste de ce désir d’amnésie. Les futuristes voulaient détruire les musées au nom de la vitesse et de son accélération. Ils ridiculisaient l’humanisme et glorifiaient la violence, l’instinct guerrier. Ils ont fini du côté de Mussolini.

Le renversement de la conception "whig" de l'histoire, inspirée de l'optimisme des Lumières.

John Gray, dans son essai critique du livre de O’Gorman, esquisse un parallèle avec la conception whig de l’histoire. Cette historiographie, typiquement libérale et britannique, illustrée, au XIX° siècle, par Lord Acton, présentait le développement historique sur un mode résolument optimiste. Selon le canon des Lumières anglo-écossaises, l’humanité était censée progresser vers toujours plus de liberté, de prospérité et d’émancipation.

Notre époque se vit aussi comme engagée sur la voie d’une sorte de perfectionnement et elle récuse le passé comme coupable. Mais elle ne s’écrit plus selon une logique optimiste. Aujourd’hui, écrit John Gray, « l’histoire que nous écrivons est un exercice de reproche et de mise en accusation. Et l’origine de tous les maux qui ont frappé l’humanité est rapportée au seul « pouvoir occidental ». » C’est un retournement complet de l’histoire whig, qui faisait au contraire des démocraties libérales l’avant-garde éclairée de l’humanité, leur conférant ainsi un droit moral à coloniser les autres.

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