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Aux origines de l'identity politics : le Collectif de Combahee

5 min
À retrouver dans l'émission

Mychal Denzel Smith répond à Mark Lilla

La défaite de Hillary Clinton a été attribuée par beaucoup de ses partisans, à la « politique des identités ». Sa campagne aurait été trop axée sur des thématiques culturelles, pas assez sur les inégalités sociales. Et cette attaque contre le tournant qu’aurait pris le Parti démocrate, en épousant la politique des identités, a été menée bille en tête par Mark Lilla, dans un essai paru en anglais au mois d’août que j’ai déjà présenté ici en septembre. 

Le livre en question portait pour titre The Once and Future Liberal. After Identity Politics. Qu’on peut rendre par Le libéral d’autrefois et de demain. Après la politique des identités. Sachant que liberal en américain veut dire progressiste. Par opposition avec conservative et radical. Depuis quantité d’autres articles et essais ont enfoncé le clou. Tous accusent, dans des termes voisins, les communautaristes des campus d’avoir pris le contrôle idéologique du vieux parti de la gauche américaine. Et de lui avoir insufflé une idéologie qui substitue à la défense des classes moyennes et ouvrières une concurrence des identités ethniques et culturelles. Au lieu de se battre pour la justice sociale dans une perspective universaliste, il se serait concentré sur la distribution d’avantages spécifiques aux communautés. C’est ainsi qu’il aurait perdu le contact avec le monde des cols bleus, passés à Trump.

En outre, cette idéologie a été relayée par les spécialistes en marketing politique. Ceux-ci ont, en effet, tendance à segmenter le corps électoral en catégories comme ils le font avec les consommateurs. Ils le décomposent en des ensembles et sous-ensembles aussi précisément définis que possible, en croisant l’âge, le sexe, l’ethnie, le niveau d’éducation et de revenus, le style de consommation. Il s’agit de faire en sorte que l’offre politique soit elle-même ciblée en fonction des attentes supposées de ces différentes clientèles. En somme, une idéologie radicale est ainsi articulée à une approche inspirée des techniques de la publicité et du commerce. Tout cela est très américain, vous en conviendrez. Et ce serait la cause de l’échec des Démocrates face à un Trump, pourtant réputé inéligible pour ses frasques et son incompétence.

réponses à mark Lilla

Depuis la parution de son livre, les réponses et les objections à Mark Lilla n’ont pas manqué. Le Monde des Livres paru jeudi dernier, qui se penche sur le cas Lilla, en recense un certain nombre. J’ai relevé pour ma part celle de Mychal Denzel Smith, essayiste et commentateur habitué des plateaux de télévision aux Etats-Unis, c’est une des figures de l’intelligentsia noire aux Etats-Unis. Il est l’auteur d’un livre qui a été un best-seller, l’an dernier, Invisible Man. Got the Whole World Watching you : A Young Black Man’s Education. Homme invisible. Obtenir que le monde entier vous regarde. L’éducation d’un jeune homme noir.

Dans un article fouillé, paru dans le magazine The New Republic, Mychal Denzel Smith situe l’origine de l’expression et du concept de identity politics dans un mouvement de lesbiennes féministes noires qui s’appelait le Collectif de Combahee, Combahee River Collective. Le groupe comptait parmi ses membres des personnalités telles que la poétesse Audre Lorde ou l’actuelle épouse du maire de New York, Chirlaine McCray. Ce collectif, qui s’est réuni à Boston durant la deuxième moitié des années 1970, a publié un manifeste dans lequel était écrit que les autres mouvements, qu’ils se réclament de la lutte pour les droits civiques, le Black Power, ou du féminisme, ne se préoccupaient pas de leur sort à elles, femmes noires. Elles y déclaraient « Nous réalisons que les seules personnes qui se soucient suffisamment de nous pour œuvrer systématiquement à notre libération, c’est nous-mêmes. Le fait de se concentrer sur l’oppression spécifique que nous subissons incarne le concept de politique de l’identité (identity politics). »

Mark Lilla, estime Denzel Smith, prend cette expression dans le sens qui l’arrange pour mieux condamner cela politique qu’elle inspire. Il le détourne pour lui donner des connotations égoïstes. Mais les militantes du Collectif de Combahee voulaient dire que la politique la plus radicale est celle qui part directement de ce qu’on ressent à partir d’une identité victimisée. Car l’identité est le lieu adéquat pour comprendre les formes d’oppression spécifiques dont on est victime à partir de sa propre expérience vécue. 

L’intention originale des politiques de l’identité n’est pas d’enfermer les gens dans des communautés closes et rivales entre elles, comme le prétend Mark Lilla, poursuit Mychal Denzel Smith. Mais d’articuler leur propre lutte, celle de femmes noires, en lien avec d’autres formes de lutte contre d’autres oppressions – de race, de genre, sexuelle, et de classe. Afin d’imaginer des stratégies communes de démantèlement de ces oppressions en coalition avec d’autres groupes. Et de faire référence à la notion d’intersectionnalité, forgée par Kimberlé Crenshaw. Il s’agissait, précise-t-il, d’un agenda socialiste et révolutionnaire.

Ce qui s’est passé, selon Denzel Smith, c’est que cette conception radicale des luttes et de leur articulation, a été récupérée par la gauche modérée, celle des liberals, qui ont adopté le langage des politiques identitaires en en évacuant leur contenu révolutionnaire et socialiste. Ce qu’il faut reprocher au Parti démocrate, ce n’est pas d’avoir fait un trop large usage de ces politiques, mais de n’en avoir pas compris le sens véritable.

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