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Le Tour du monde des idées : Mardi 6 septembre 2016

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"Nous dansons sur un volcan"

Hier, j'ai mentionné un article paru dans la revue américaine Foreign Affairs, s’inquiétant de l’apparente incapacité des Européens à définir et à mettre en œuvre une politique étrangère et de sécurité commune. Comment les Américains y réagissent-ils ?

Jakub Grygiel, l’auteur de l’article, conseille au Département d’Etat de cesser de pousser les Européens à fusionner. Les Américains, qui ont favorisé l’intégration européenne à l’époque de la Guerre froide, doivent prendre acte de la tendance des gouvernements à reprendre en main leur sécurité. La majorité des Français, des Allemands et des Italiens seraient opposés à ce que leurs forces armées interviennent pour secourir un autre Etat européen menacé – ce que prévoit pourtant l’OTAN. Il constate : « les peuples sont bien plus partants pour se battre pour leur propre pays – incarné dans un sol et une histoire – que pour une entité régionale abstraite ».

Les architectes de l’UE ont créé une tête sans corps, écrit encore Grygiel : une bureaucratie politique et administrative ; sans se préoccuper de faire émerger un peuple européen. Les élections au Parlement européen de 2014 auraient dû être considérées comme un signal d’alarme : pour la première fois, les partis ouvertement hostiles à l’intégration européenne y ont réalisé des scores surprenants. En Grande Bretagne, UKIP est arrivé en tête avec plus de 26 % des voix.

On n’évoque guère les questions européennes lors de ce début de campagne pour les élections de 2017. Auraient-elles disparu de l’horizon ? Il est vrai qu’on n’entend pas les candidats potentiels parler beaucoup d’Europe. Et pourtant, la question divise. Dans le sondage du Pew Research Center dont je parlais hier, on voit en tous cas qu’elle est redevenue un marqueur important de la division droite/gauche. Ainsi, les sympathisants socialistes sont majoritairement favorables à de nouveaux transferts de souveraineté à l’UE38 % seulement), tandis que ceux des Républicains soutiennent à une nette majorité le rapatriement d’éléments de souveraineté à Paris (43 %). Ils sont même plus nombreux de cet avis que les électeurs du Front national (39 %). L’électorat de droite est redevenu souverainiste.

Ce qu’il faut absolument éviter, selon l’article de Foreign Affairs, c’est que ce retour au premier plan des Etats-nations se traduise par une recrudescence des vieilles querelles inter-européennes. Mais cela n’a rien d’inévitable, selon l’auteur. « Le supranationalisme n’est pas plus une garantie d’harmonie que la souveraineté nationale ne rend nécessaire l’hostilité entre les nations », écrit-il.

Reste que l’affaiblissement de la cohésion européenne mine l’autorité morale de l’UE sur la scène mondiale, relève Mark Leonard, le directeur du European Council on Foreign Relations. Nombre d’institutions internationales qui « reflètent les valeurs et les normes » de l’Union européenne, telles que l’OMC, la Cour Pénal internationale ou la Convention des Nations-Unies sur le changement climatique en seront affectées. Pour Mark Leonard, le détricotage de l’UE ne peut qu’aller de pair avec le recul des valeurs de la société ouverte en Europe.

On peut réfléchir à la situation présente de notre Union européenne à la lumière d’un ouvrage qui paraît ce mois-ci sous la plume de Ian Kershaw. On connaissait ce prestigieux historien britannique pour sa biographie d’Adolf Hitler, jugée définitive par les spécialistes. Les Editions du Seuil publient le premier volume de son histoire de l’Europe depuis 1914. Sous le titre, « L’Europe en enfer », ce livre porte sur la période 1914-1949.

Il est tentant de faire un parallèle entre la période que nous traversons et celle qu’ouvrit le krach boursier américain d’octobre 1929, et beaucoup ne s’en privent pas ! Comme aujourd’hui, l’Europe venait de connaître une période de paix et de prospérité. Grâce aux efforts de Gustav Streseman et d’Aristide Briand, les relations franco-allemandes n’avaient jamais été aussi confiantes depuis 60 ans. Le traité de Locarno de 1925 semblait écarter pour toujours le spectre de la guerre. Le redressement économique de l’Allemagne était spectaculaire. Et il était largement dû au rétablissement d’une monnaie forte, en Allemagne, après l’hyper-inflation de 1923.

Pourtant, rappelle Ian Kershaw, Streseman, à l’étonnement général, lança en 1928, un avertissement : « Nous dansons sur un volcan ». En réalité, écrit Kershaw, les roaring twenties, les « années dorées », furent aussi des années d’illusion. La démocratie n’avait cessé de reculer en Europe, tant à l’Est qu’au Sud. Le protectionnisme isolait les nations européennes et contribuait au développement du nationalisme. Le chômage avait entamé sa vertigineuse ascension bien avant la crise boursière : 2 millions de chômeurs en Allemagne dès 1926. L’argent qui semblait couler à flot et avait permis la réindustrialisation venait pour une large part de prêts américains. Les Européens croyaient à un « retour à la normale ». Ils ne voyaient pas que le monde avait changé autour d’eux.

Aujourd’hui, à nouveau le monde change. De nouvelles puissances émergent – Chine, Russie, Brésil, Iran. Certains alliés des Etats-Unis, comme la Turquie, le Japon, l’Arabie saoudite ou la Pologne cherchent à compenser le retrait relatif des Etats-Unis par des politiques étrangères plus indépendantes et plus affirmées. Quelle part prend l’Union européenne à cette vaste reconfiguration ? Bien difficile à dire… Les historiens de l’avenir écriront-ils que nous aussi, nous « dansions sur un volcan ? »

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