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La rencontre de Montoire selle le sort de la France occupée

Hitler/Pétain : les lourds secrets du passé

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À retrouver dans l'émission

Avec Les amnésiques, Géraldine Schwarz, explique comment affronter le passé pour se mettre en règle avec une douloureuse histoire.

La rencontre de Montoire selle le sort de la France occupée
La rencontre de Montoire selle le sort de la France occupée Crédits : ANN RONAN PICTURE LIBRARY - AFP

Rien de plus efficace que de plonger dans la mémoire familiale pour retrouver l’histoire d’une nation. Je reviens ce matin sur ce livre qui vous a tant plu, Les amnésiques par Géraldine Schwarz.

Oui, Surtout lorsqu’on est, comme elle, à la recherche des non-dits, des strates de dénis accumulés. Il y a des « secrets de nation », comme il y a des secrets de famille. Des affaires dont on n’est pas très fier, et qu’on préfère oublier, dissimuler aux générations qui ne les ont pas vécues. On cache la paternité douteuse de celui-ci, la faillite frauduleuse de tel autre, l’histoire d’amour d’une grand-tante avec quelque beau soldat étranger ennemi… Mais ces lourds secrets courent comme des fleuves souterrains sous nos pas. Les morts hantent les vivants. C’est pourquoi il faut reconstituer ces vérités enfouies, affronter le passé collectif, se mettre en règle avec l’histoire pour retrouver ce que Paul Ricoeur appelait une mémoire apaisée. C’est tout l’esprit de la Vergangenheitsbewältigung… ce « travail de gestion du passé » qu’a entrepris Géraldine Schwarz dans ce livre remarquable, Les amnésiques.

Gérer la mémoire du nazisme

Cette journaliste et réalisatrice franco-allemande, qui a choisi de vivre à Berlin depuis 2001, y reconstitue la manière dont nos deux peuples ont géré leur mémoire du nazisme, de la Deuxième Guerre mondiale et de l’occupation. Mais il y est aussi question de la reconstruction d’après-guerre, des comptes demandés par la génération du baby-boom à ses parents. Du terrorisme gauchiste des années de plomb. De la réunification allemande…. Car cette mémoire reconstituée, réaménagée a influé sur la manière dont ont été interprétés ces événements ultérieurs.

Hier, je l’avais suivie au procès de Nuremberg, dont elle n’a pas de mal à montrer qu’il a constitué une occasion manquée. Une occasion manquée de faire prendre conscience aux Allemands l’étendue de leurs responsabilités. Mais peut-être était-il beaucoup trop tôt pour y faire face. Quant à tous ces peuples alliés de l’Allemagne nazie, comme les Autrichiens, les Italiens ou les Hongrois, ou encore ces régimes de collaboration, comme l’Etat français de Vichy, ils ont eu vite fait de se draper dans la noble toge de la victime. Le rappel de leurs souffrances, bien réelles au demeurant, permettait de faire l’impasse sur leurs propres fautes…

Les Alliés eurent besoin trop vite d’une Allemagne reconstituée, à l’ouest, pour faire pièce à la menace soviétique. Au passage, ils s’étaient bien servis sur les ruines de l’Allemagne. Géraldine Schwarz rappelle comment des milliers de scientifiques de haut vol – l’Allemagne était très en avance sur le plan scientifique depuis des décennies, elle avait collectionné les Prix Nobel dans l’entre-deux-guerres – ont été embarqués, qui vers l’Union soviétique, qui vers les Etats-Unis pour y travailler sur les missiles balistiques, les sous-marins, les hélicoptères… Et la France ne fut pas en reste, qui démonta quantité d’usines, dans sa zone d’occupation, pour les réinstaller chez elle.

"Avec le Führer, ce ne serait jamais arrivé"

En outre, bien des Allemands conservaient, de la période hitlérienne, un assez bon souvenir… Oma, sa grand-mère, qui avait refusé l’adhésion au parti ou à une quelconque de ses organisations de masse – par égard pour son propre père, social-démocrate – se souviendrait toute sa vie de la croisière que lui avait offerte le régime à bord d’un immense paquebot de croisière flambant neuf, le Wilhelm Gustloff, où il n’y avait qu’une seule classe, dans un esprit égalitariste. Encore dans les années 50, lorsqu’un événement fâcheux se produisait en Allemagne, Oma murmurait « Avec le Führer, ce ne serait jamais arrivé. » « Dans mon métier de journaliste, j’ai souvent interviewé des témoins de cette époque. Tous m’ont parlé de ce climat euphorique sous le nazisme », écrit Géraldine Schwarz.

Non seulement, le régime nazi avait mis fin en deux ans au chômage, par une politique de grands travaux (les fameuses autoroutes allemandes !) et de réarmement, mais il pratiquait une politique sociale très avancée. Lisez Comment Hitler a acheté les Allemands de Götz Aly. Il perfectionna les assurances sociales, créée par Bismarck dès le XIX° siècle, je cite : « il encouragea la limitation des heures de travail, allongea les congés payés et subventionna les loisirs – des mesures inédites dans l’Europe d’alors et qui dépassaient ce que les bolcheviques avaient réussi à accomplir en Union soviétique. D’ailleurs, en s’appropriant les thématiques de la gauche, le national-socialisme accéléra la déroute du communisme et de la social-démocratie. » « Ainsi, un tiers des membres du Parti national-socialiste étaient des ouvriers ». (p. 111)

La santé et la beauté des corps germaniques

Le régime, dans son paternalisme hygiéniste, s’occupait prioritairement des loisirs. Il fit construire d’immenses équipements collectifs à la campagne et en bord de mer pour favoriser un tourisme de masse sous contrôle étatique. Des activités y étaient organisées pour développer la santé et la beauté des corps germaniques. Mais toutes ces activités encadrées d’après les heures de travail étaient aussi destinées à « développer un esprit collectif, un sentiment d’appartenance à un même peuple et un esprit d’allégeance à son fédérateur, un Etat surpuissant et protecteur ».

C’est dans ce contexte qu’il faut resituer la croisière de la grand-mère à bord du Wilhelm Gustloff. Ce même navire de croisière qu’un sous-marin soviétique coula, dans les dernières semaines de la guerre, alors qu’il tentait d’évacuer vers un port allemand plusieurs milliers de réfugiés. Plusieurs milliers de civils allemands qui fuyaient la Prusse Orientale, conquise par l’Armée Rouge, périrent ainsi, femmes et enfants, dans les eaux glacées de la Baltique. Günther Grasse, grande conscience de la gauche allemande, qui a révélé sur le tard avoir combattu à seize ans dans la SS, a consacré un livre, En crabe, à cette tragédie. Il écrit : « Personne n’avait envie de d’entendre ça, ni ici, à l’Ouest, ni – encore moins – à l’Est. Le Gustloff et son histoire maudite ont été tabous pendant des décennies, au niveau interallemand, pour ainsi dire. » Le non-dit, toujours le non-dit…

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