LE DIRECT
Les sociétés ouvertes sont les plus vulnérables

Surinvesti politiquement et militairement, le Web risque la déstabilisation

6 min
À retrouver dans l'émission

Facteur de libéralisation, le réseau mondial est en train d'être repris en main par les Etats.

Les sociétés ouvertes sont les plus vulnérables
Les sociétés ouvertes sont les plus vulnérables Crédits : KIRILL KALLINIKOV / SPUTNIK - AFP

L’utilisation militaire du cyberespace est souvent comparée à la dissuasion nucléaire. Mais le bon sens nous dicte qu’il existe une différence de taille : certaines bombes atomique peuvent rayer de la carte une région entière. Une cyberattaque n’a jamais tué personne…

Certes, mais plus une société est sophistiquée, moderne et complexe, plus elle dépend de l’internet. Et plus elle devient, par conséquent, vulnérable à une cyberattaque. C’est la thèse que défend Alexander Klimburg, le directeur du Centre d’Etudes Stratégiques de La Haye, dans son livre The Darkening Web : The War for Cyberspace. La Toile qui s’assombrit. La guerre pour le cyberespace. Une attaque militaire contre ses infrastructures plongerait un pays moderne dans un chaos total. Non seulement, ses systèmes de communication seraient interrompus, mais il en serait de même pour la distribution de l’électricité, du système de santé, du maintien de l’ordre… Nous sommes devenus terriblement dépendants du réseau des réseaux. Son interruption serait synonyme de cataclysme économique et social. Les guerres de l’époque moderne visaient à provoquer « la mort et la destruction » dans le camp ennemi. Demain, la cyberguerre aura tout un autre but : le chaos et l’effondrement institutionnel. Plus les sociétés sont ouvertes et complexes, plus elles sont vulnérables. 

Les cyberattaques de la Corée du Nord

En mai de cette année, le National Health Service, l’équivalent de notre Sécurité Sociale, qui gère l’ensemble du système de santé du Royaume-Uni, a été victime d’une attaque générale. Des saboteurs, qui s’étaient infiltrés dans son réseau, exigeaient une rançon. 19 500 rendez-vous médicaux durent être annulés, ainsi que plusieurs centaines d’opérations prévues. C’est seulement à la fin octobre que les services britanniques ont pu établir avec certitude que l’attaque avait été lancée depuis la Corée du Nord

Ce pays, un Etat voyou s’il en est, s’est lancé dans plusieurs cyberattaques de ce genre. Pas uniquement contre des Etats, mais contre des sociétés privées. Parfois contre demande de rançon. Cela n’a pas toujours été rendu public. Mais on se souvient de la cyberattaque dont a été victime la firme Sony Pictures en novembre 2014. Le dictateur nord-coréen entendait ainsi empêcher la firme de Culver City de réaliser un film le tournant en ridicule. Ses équipes de hackers se sont introduites dans son réseau, extrayant des informations sensibles – notamment des échanges de mails entre ses dirigeants, mais aussi toute sorte d’informations concernant son personnel et des programmes d’une grande valeur. On estime le coût total de l’opération pour Sony à 35 millions de dollars

Or, la spécificité de la cyberguerre, c’est qu’il est relativement facile de provoquer de telles attaques, mais extrêmement compliqué de s’en prémunir et de se défendre, une fois qu’on est attaqué. Dans le langage de Klimburg, cela se dit : l’offensive n’est pas chère, mais la défensive, extrêmement coûteuse.

Mais pour l’auteur de The Darkening Web, le problème principal n’est pas là. La vraie question, c’est l’avenir du réseau mondial dans le contexte nouveau issu de son utilisation par des Etats à des fins militaires ou par des gangs à des fins criminelles. L’Internet s’est développé de manière autonome, hors du contrôle des Etats. Il a d’ailleurs été un facteur de libéralisation encore plus puissant que la mondialisation elle-même. Mais il est parvenu aujourd’hui à un tournant dangereux de son existence. Devenu un enjeu majeur de la compétition entre les puissances en même temps que le champ de bataille annoncé de leurs futurs affrontements, il est aujourd’hui surinvesti et risque la déstabilisation

Les grandes puissances reprennent le contrôle du Web

Les acteurs majeurs de cette déstabilisation sont les grandes puissances. Les Etats-Unis, en tête, même s'ils demeurent relativement indécis sur la stratégie à adopter - ce que la présidence Trump ne va pas aider à clarifier... Mais surtout, la Chine et la Russie. 

Le Kremin, écrit Klimburg, mène une stratégie hyperagressive pour la suprématie dans le cyberespace. Il y consacre des moyens impressionnants. Cela passe par les désormais fameuses « usines à trolls de Poutine », qui inondent les réseaux sociaux du monde de messages favorables aux intérêts russes. Selon des angles de propagande fixés en fonction de l’actualité, on inonde les réseaux sociaux de messages orientés. 

J’en ai été victime moi-même lors de l’invasion de l’Ukraine. Tard le soir, l’un de mes amis facebook soi-disant basé en Ukraine, m’alerte en message privé : « Les troupes de l’OTAN ont débarqué ce soir à Kiev, préviens tes amis ! ». Il est toujours tentant, pour un journaliste, d’apparaître comme le premier à avoir rendue publique une information. Mais j’ai pris soin de vérifier, auprès de sources variées, cette information, en effet capitale si elle avait été fondée. C’était un fake, destiné à répandre une rumeur sur internet

A la même époque, « l’offensive de propagande militaire russe », écrit encore Klimburg, multipliait les opérations de désinformation, visant à faire apparaître les indépendantistes ukrainiens comme nationalistes, racistes, dangereux. Les soldats ukrainiens étaient notamment accusés d’avoir crucifié des bébés russes – une légende à laquelle croient de nombreux Russes. Poutine, ancien colonel du KGB, semble personnellement obsédé par ces manipulations dignes de l’époque soviétique. RT, la télévision russe, entièrement aux mains du Kremlin, dispose d’un budget équivalent à celui de BBC World Service. Mais on est là dans le registre classique de la guerre de l’information.

   s_��󱱷8

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......