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Peinture de William Morris, "dissident du futur".

Faire le sacrifice de son histoire en croyant s'ouvrir à l'autre est un mauvais calcul

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Ce n'est pas sur base d'une amnésie collective qu'on peut faire redémarrer le récit historique.

Peinture de William Morris, "dissident du futur".
Peinture de William Morris, "dissident du futur". Crédits : LEEMAGE - AFP

Nos sociétés sont menacées d’amnésie. Parce qu’elles sont focalisées vers un avenir dont elles n’ont d’ailleurs plus d’idée précise. C’est l’objet d’un essai récemment paru en Grande-Bretagne, Forgetfulness, dont l’auteur, Francis O’Gorman, est professeur de littérature. Un livre notamment commenté par le philosophe John Gray dans The New Statesman.

Oui, je précise qu’il est question ici du philosophe britannique John Gray, qui occupa longtemps la chaire de pensée européenne à LSE. Et non de son homonyme, l’essayiste américain John Gray, spécialiste de « développement personnel » et auteur du best-seller mondial, Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus… Rien à voir !

"L'orientation au futur" nous fait sacrifier notre passé, dans l'attente d'on ne sait pas vraiment quoi...

Alors oui, John Gray, le philosophe britannique, spécialiste d’histoire des idées politiques et auteur, en français, d’une étude consacrée à Voltaire, a beaucoup apprécié le livre de son confrère Francis O’Gorman, de l’université d’Edimbourg. « Dans la vision moderne la plus répandue, écrit-il, celle qui semble à la plupart des gens si évidemment vraie qu’ils ne sauraient penser différemment, le passé est un fardeau. Quelque chose à remiser de manière à ce que puisse naître une nouvelle sorte de vie. » Que le passé puisse nous encombrer parce qu’il nous rendrait sourd aux promesses de l’avenir, Nietzsche disait ça aussi parfois.

Et Gray de citer la fameuse réplique, si déprimante, de Fin de Partie de Beckett. « Clov : Tu crois à la vie future ? Hamm : La mienne l’a toujours été. » pour Beckett aussi, la modernité est en attente perpétuelle de quelque chose dont elle n’a pas le concept et qui, du reste, ne viendra jamais. « On attend Godot ! »

Mais, prévient John Gray, cette « orientation au futur », qui s’accompagne d’une dévalorisation systématique du passé nous met dans un état comparable aux personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Elle nous plonge dans un état de confusion sur ce que nous sommes, qui ne non rend pas disponible pour de nouvelles expériences. Contrairement à l’idée reçue des partisans de « l’ouverture ».

Sans identité collective définie, on ne saurait "s'ouvrir à l'autre".

Comme beaucoup, John Gray voit dans la rupture de la continuité historique exigée de la part des vieilles nations d’Europe occidentale le contrecoup de leur exaltation nationaliste d’autrefois. Dans le but, fort louable, d’accueillir de nouvelles populations qui ne partagent pas les mêmes souvenirs, on demande aux historiens de rompre avec l’histoire nationale et de s’intéresser aux groupes marginalisés. Mais, écrit John Gray, si « donner une voix aux groupes opprimés ou marginalisés – minorités ethniques ou sexuelles, populations dominées des empires – peut constituer une partie nécessaire de l’enquête historique, pourquoi faut-il que cela implique la démolition critique d’autres identités, locales, nationales ou religieuses ? » Qui veut s’ouvrir à l’autre ne saurait commencer par sacrifier sa mémoire, car elle est consubstantielle de son identité.

Et John Gray de mettre en garde : le refus, par les Occidentaux, de leur héritage ne les rend pas plus aptes à créer une nouvelle identité, plus ouverte. Au contraire, cette amnésie cultivée les prive d’un socle, à partir duquel le récit de l’histoirecommune pourrait repartir. « Plutôt que rendre les humains aptes à se créer de nouvelles identités, une amnésie collective volontaire les laisse sans identité d’aucune sorte. »

Les Britanniques sont confrontés à un débat que nous connaissons bien, en France : la rivalité entre l’histoire (nationale) et les mémoires collectives. J’ai relevé les convergences entre les positions exprimées par John Gray et celles de Marcel Gauchet dont il faut lire la passionnante interview accordée au FigaroVox ce dernier week-end. Voilà ce que dit Gauchet à ce propos : « Je ne vois pas le gain qu’il y aurait à troquer une histoire légendaire, [le « roman national »] qu’on a légitimement critiqué, par une autre légende, celle du multiculturalisme. Où serait le progrès ? Le problème, c’est l’ethnocentrisme du présent, qui cherche à plaquer nos réalités politiques contemporaines sur le passé. La connaissance historique commence avec a volonté de saisir une vérité du passé indépendante de notre façon de penser et de sentir au présent. »

La mobilité, la fluidité et l’innovation sans trêve... : impératifs de la turbo-économie.

John Gray à présent : « La modernité capitaliste comporte un désir haletant d’oubli. Elle veut tirer un voile sur le passé, les objets et les réussites légués par nos prédécesseurs et les identités façonnés par le temps. Elle leur préfère un matériel à venir inconnu et des bénédictions idéologiques supposées nous attendre. La mobilité, la fluidité et l’innovation sans trêve, voilà les impératifs dominants de la turbo-économie qui donne à présent forme à nos vies. (…) Dans un tel environnement, le caractère idéal c’est celui de quelqu’un sans identité définie, une simple liasse de désirs et de perceptions qui répond aux changeantes opportunités sans avoir besoin de se confectionner un récit de vie cohérent ».

Pourtant, souligne John Gray, il a existé dès le XIX° siècle, un courant de dissidents du futur, refusant absolument de glorifier comme une bénédiction la soi-disant marche en avant de l’histoire. Et de citer William Morris, cet étrange socialiste libertaire, amoureux d’un Moyen Age imaginé et transfiguré avec ses amis préraphaélites. William Morris, designer, poète, éditeur d’art vénéré des Anglais et inconnu des Français. Je signale justement la publication toute récente d’un de ses romans, La Source au bout du monde, aux éditions Aux Forges de Vulcain, réédité en poche par Libretto, qui passe pour l’ancêtre de la littérature dite de « fantasy » et pour l’inspirateur de Tolkien.

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