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Les leaders de l'AFD

Contrairement aux autres mouvements populistes européens, l'AFD n'est pas un parti de laissés-pour-compte

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"It's the Kultur, stupid !"

Les leaders de l'AFD
Les leaders de l'AFD Crédits : JOHN MACDOUGALL / AFP - AFP

Jusqu’aux élections de septembre, l’Allemagne faisait figure d’exception en Europe de l’Ouest : le Bundestag ne comportait pas de représentants d’un parti populiste et xénophobe. A présent, le groupe AFD compte 94 sièges sur 709. Vous le disiez hier, ce parti enregistre ses meilleurs scores dans l’ancienne Allemagne de l’Est – alors qu’on y a accueilli très peu d’immigrés. Comment expliquer ce paradoxe ?

A l'Est, l'héritage du communisme, favorisant la dépendance mais non pas l'expérience de l'altérité culturelle.

Par des facteurs culturels. Dans l’article qu’il a mis en ligne sur le site Telos, l’historien Klaus-Peter Sick incrimine l’héritage de la culture communiste dans l’ancienne Allemagne de l’Est, où « prévalait, je cite, une éducation favorisant la dépendance plutôt que l’autonomie individuelle ». D’où – je cite encore – « une demande de leader fort, capable de diriger et de guider ». Ce n’est pas l’impression qu’a donnée Angela Merkel. Les Ossies ont le sentiment que les délocalisations et l’immigration sont subies, pas décidées de manière démocratique.

En outre, les pays appartenant à l’ancien bloc soviétique étaient tout ce qu’on veut sauf multiculturels. Non seulement, on y a pratiqué, juste après la guerre, des politiques de nettoyage ethnique, mais les rares étrangers acceptés (Vietnamiens, Angolais, ou Cubains) vivaient – je cite – « souvent regroupés et éloignés du citoyen moyen ». « Avant 1989, peu d’Allemands de l’Est avaient une expérience de l’altérité culturelle ». Mais le même chercheur met en lumière un aspect décisif du vote populiste allemand : « L’AFD, écrit-il, a réussi à mobiliser dans toute l’Allemagne, des personnes qui ne participaient plus, souvent depuis longtemps, aux élections générales. » Ce sont souvent des hommes, âgés de 30 à 44 ans. 

Peut-on considérer l’AFD comme un « parti de laissés-pour-compte » comme le UKIP britannique ? 

Non et c’est ce qui fait la principale différence entre ce parti et les autres mouvements populistes européens. Un sondage mené parmi ses électeurs en 2016 révélait que 4 électeurs sur 5 s’apprêtant à voter pour l’AFD considèrent leur situation économique personnelle comme « bonne ou assez bonne ». On est loin de l’électorat qui a donné la victoire au Leave lors du référendum sur le Brexit. C’est pourquoi les débats sur l’AFD, en Allemagne, se polarisent sur la question culturelle. 

C’est ce qu’écrit notamment l’historien britannique Timothy Garton Ash dans la New York Review of Books. Je cite : « Le slogan « It’s the economy, stupid », ne s’applique simplement pas aux électeurs populistes allemands. On devrait plutôt dire : « It’s the Kultur, stupid ». Kultur, avec un grand K, comme ce mot qui, en allemand, renvoie à la fois à la culture et à l’identité ethno-culturelle. » Et Garton Ash de citer le résultat d’un récent sondage : l’AFD pioche ses électeurs parmi ces Allemands qui jugent que leur pays change trop vite, qu’il perd son identité. Ce malaise culturel se cristallise sur la question de l’islam. 92 % des sondés ayant voté pour l’AFD en septembre estiment que « l’influence de l’Islam en Allemagne devient trop grande ». Et Garton Ash, excellent spécialiste de l’histoire culturelle allemande, rapproche ce phénomène du pessimisme culturel qui parcourut l’Allemagne dans les premières décennies du XX° siècle, avec des auteurs tels que Oswald Spengler et Ernst Jünger.

Il analyse dans cette perspective des essais récents qui constituent un écho contemporain à cette veine intellectuelle du Kulturpessimismus. Le livre de Thilo Sarrazin, L’Allemagne disparaît, est le premier à avoir enfourché le double thème du déclin et de l’immigration incontrôlée. Or, il s’en est vendu un million deux cent mille exemplaires en neuf mois. Sarrazin, exclu du SPD pour racisme, a reçu plusieurs milliers de lettres de soutien. Cela aurait dû alerter.

Et Garton Ash de faire remarquer un phénomène étrange : le Spiegel a fait récemment disparaître de la liste des best-sellers, un essai arrivé en 6° position dans la catégorie non-fiction. Ce livre, Finis Germania, est signé du nom de Rolf Peter Sieferle, un historien connu, qui s’est suicidé l’année dernière. Que s’est-il passé, interroge Garton Ash ? Le livre signé Sieferle a-il soudain cessé de se vendre ? Non, mais la rédactrice en chef adjointe du Spiegel expliqua la semaine suivante : « ce livre est extrémiste de droite, antisémite et révisionniste, il n’avait donc pas sa place dans notre liste des meilleures ventes ». Ainsi, conclut Garton Ash, Finis Germania a été consigné à un trou de mémoire orwellien. On en a fait un non-livre. Il n’a jamais été un best-seller. Comme on dit en allemand, « Weil nicht sein kann, was nicht sein darf », Parce que ne peut pas être ce qui ne doit pas être ». 

Evidemment, l’effet de cette censure a été le contraire de ce qui était souhaité par le grand hebdomadaire de centre-gauche. L’effet de scandale a relancé les ventes - numéro un sur Amazon – d’un livre qui semble en effet assez problématique.

En quoi ce livre est-il problématique ? Est-ce réellement un livre révisionniste et antisémite ?

Je n’en ai pas une connaissance de première main. Mais beaucoup de critiques qui se sont exprimés sur son contenu le trouvent inquiétant. Le New York Times a consacré à Sieberle un portrait sous le titre « Le Nouvel anti-héros intellectuel de l’Allemagne ». Le critique du New York Times n’a pas relevé de trace d’antisémitisme dans ce livre. Dans une lettre écrite, peu avant son suicide, à un romancier proche de l’AFD, Sieberle, mettait en garde ce parti contre le risque d’être infiltré par les antisémites. Ce livre est néanmoins problématique et gênant – pas seulement par son titre, qui comporte un solécisme. Il aurait dû s'appeler Finis Germaniae. Au génitif ! J’y reviendrai demain.

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