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No bourgeoisie, no democracy !

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Les revenus des classes moyennes et populaires stagnent dans les démocraties occidentales. Et ce n'est pas bon pour l'image de la démocratie dans le monde.

Y a-t-il, comme on le lit parfois un désenchantement démocratique ?

Dans le sens où le système démocratique aurait déçu les peuples qui l’avaient récemment adopté ? Ce n’est pas l’avis de Francis Fukuyama. Même si le fameux politologue est bien obligé de constater que la démocratie et le capitalisme ne constituaient pas « la fin de l’histoire » qu’il avait prédite en 1992, il ne croit pas à l’épuisement de la démocratie comme idéal. Il y aurait plutôt, chez certains peuples ayant accédé récemment à ce mode d’organisation du pouvoir, une tendance à mettre sur le compte du système la mauvaise gouvernance et la corruption de leurs dirigeants. Il faut du temps pour qu’une démocratie nouvelle mette en place un Etat efficace, avertit Fukuyama. Les citoyens, qui croyaient avoir confié leur sort au meilleur des régimes possibles, sont déçus : lorsque la croissance est léthargique, les services publics insuffisants, que l’insécurité s’est aggravée, ils accusent la démocratie. Sans nécessairement regretter pour autant la dictature d’autrefois. 

Il y a en effet deux manières d’appréhender les avancées ou les reculs de la démocratie : en décernant des bons et des mauvais points aux Etats en fonction de leurs performances sur le plan des libertés publiques, du respect du droit, de l’organisation d’élections libres et ouvertes et en comparant les moyennes d’une année sur l’autre. C’est ce que fait, tous les ans, Freedom House, la Maison de la Liberté. Mais il y a aussi l’attraction exercée par la démocratie sur les peuples du monde. La guerre culturelle entre démocraties et démocratures se déroule notamment sur internet…. 

Le pluralisme politique et la sélection des dirigeants par voie électorale sont-ils perçus comme plus légitime que, par exemple, la méritocratie et le système de parti unique qui dirige la Chine ? La démocratie est-elle jugée globalement efficace pour fournir aux citoyens d’un Etat le bien-être, la prospérité, la sécurité qu’ils sont en droit d’en attendre ? C’est ce sur quoi insiste Marc Plattner, le co-rédacteur en chef du Journal of Democracy. Et c’est beaucoup plus difficile à mesurer de façon objective. Mais, selon les intuitions de Plattner, un recul est cependant indéniable. Et il n’est pas le seul à le penser. 

Quelles sont les causes de cette relative disgrâce de la démocratie, aujourd’hui, dans le monde ?

Un, les performances des démocraties libérales sur le plan économique ne sont pas brillantes. La crise financière de 2008 a été, en réalité une crise de l’Atlantique Nord. La Chine a continué à générer une croissance historique. Cela donne à réfléchir Deux, les pays sous direction autoritaire, comme la Chine ou la Russie, manifestent une extraordinaire confiance en eux-mêmes. Une telle arrogance nationale est introuvable en Europe. Trois, la puissance, au niveau mondial, est en train de basculer au détriment de l’Occident démocratique. « Je cite Plattner : « Que la Chine soit capable de faire d’énormes enjambées économiques sans plus introduire de réformes démocratiques jette le doute sur l’idée que la démocratie est le seul régime approprié pour les pays riches. » La Chine est ainsi en train de devenir un modèle pour une partie des élites africaines…

Lorsque les démocraties occidentales perdent en influence, moins elles apparaissent comme un modèle à imiter.

Cette réflexion est au cœur du livre d’Edward Luce, The Retreat of Western Liberalism. Luce, qui a travaillé dans l’administration de Bill Clinton, est actuellement le correspondant à Washington du Financial Times. Et son livre est l’un des plus intéressants qu’il m’ait été donné à lire en 2017. 

Sa thèse est en effet que le monde entier ne se dirige pas vers la démocratie libérale et les droits de l’homme, comme on le croyait en 1989, alors que lui-même, alors étudiant à Oxford, dansait sur le mur de Berlin, pris par une foule en liesse. Pourquoi ?

Parce que la démocratie libérale est menacée de l’extérieur, par la montée en puissance d’Etats non démocratiques, mais aussi de l’intérieur. Les classes moyennes occidentales s’appauvrissent et cela va s’aggraver dans l’avenir, pour cause d’automation et d'Intelligence artificielle. Or, comme disait Barrington Moore « no bourgeoisie, no democracy ». La démocratie s’appuie sur l’aspiration de classes moyennes en ascension, confiantes en l’avenir. Aux Etats-Unis, si la croissance est de retour (2 % par an en moyenne), elle ne bénéficie pas aux classes moyennes. 

Branko Milanovic, un ancien chef économiste de la banque Mondiale a acquis une certaine célébrité en résumant en une courbe la distribution de la croissance mondiale au cours des dernières années. Elle a l’aspect d’un éléphant à la trompe dressée. Le dos de l’éléphant, ce sont les classes moyennes des pays en développement, surtout des pays asiatiques : la progression de leurs revenus a été spectaculaire, historique. Puis, la courbe redescend, avec le creux de la trompe : ce sont les revenus des classes moyennes et populaires des pays développés. ils ont stagné ou baissé. Au bout du graphique, la trompe remonte de manière spectaculaire : explosion des revenus de la petite minorité des hyper-riches du monde entier. C’est une situation explosive. Et qui menace l’idéal démocratique dans ses fondements mêmes. 

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