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En célébrant leurs particularismes, les politiques de l'identité atomisent la gauche

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À retrouver dans l'émission

Ils sont les héritiers inconscients du romantisme politique. Auquel on doit le nationalisme.

Hier, je vous ai donné la version officielle, celle selon laquelle l’expression, comme le concept, aurait été forgés à la fin des années 1970, par un groupe de militantes noires, féministes et lesbiennes, le Combahee River Collective. Devant l’incapacité des autres groupes contestataires de l’époque à prendre en charge leurs propres revendications, ce collectif aurait décidé de partir du sentiment d’oppression que ressentaient ses membres pour élaborer sa propre théorie de l’émancipation.  Afin d’éviter que cette démarche n’aboutisse à une juxtaposition de mouvements spécifiques, qui risquent de se livrer à ce qu’on appelle « la concurrence des victimes », est née l’idée d’intersectionnalité

Des "fronts secondaires" à la "identity politics".

Il s’agit de trouver des points de convergence entre ces différents « fronts ». Ce qui se révèle difficile, en l’absence d’une classe rédemptrice englobante, comme pouvait l’être la notion de prolétariat pour les marxistes. Or, c’est précisément de l’épuisement du marxisme, dans les années 70, qu’est née ce qu’on appelait chez nous, en France, les « fronts secondaires ». Féminisme, mouvements pour l’émancipation des jeunes, pour la fin des discriminations touchant les homosexuels, écologistes, tous ces groupes peuvent être considérés comme ayant anticipé la « politique des identités », actuellement en discussion aux Etats-Unis pour le rôle qui leur est attribué dans la stratégie de campagne d’Hillary Clinton et son échec électoral.

« La politique des identités est la force qui domine la vie publique de nos jours, en Occident » prétend le sociologue britannique Frank Furedi. Pourtant, ajoute-t-t-il, trop de gens tendent à considérer ce courant comme la version contemporaine des mouvements de libération des années 60/70. Du coup, on le considère comme intrinsèquement de gauche. Alors que c’est tout-à-fait discutable. 

Le témoignage de Franck Furedi, sociologue et agitateur d'idées, bien connu en Angleterre

Oui, et c’est vraiment dommage, parce que c’est un formidable agitateur d’idées, bien connu du milieu intellectuel britannique. Furedi est né en 1947 en Hongrie. Ses parents ont fui l’invasion de leur pays par l’Armée Rouge en 1956. Ils se sont fixés au Canada. Mais Frank Furedi, qui désirait poursuivre des études sur les cultures africaines, a fait son doctorat à Londres, à la London School of Oriental and African Studies. A la même époque, il a été l’un des dirigeants du Revolutionary Communist Party, une organisation d’obédience trotskiste, qui a progressivement évolué vers l’idéologie libertaire. Donc, le gauchisme, il connaît de l’intérieur. Il faut donc prendre son témoignage au sérieux. 

Or, ce professeur de sociologie, auteur d’une vingtaine d’ouvrages savants, est formel : certes, il y a bien eu, au cours des années 70, un tournant aboutissant à la sacralisation de la notion d’identité. Et elle a écarté la gauche de ses buts traditionnels, qui s’énonçaient en termes de solidarité sociale. Mais la politique d’identité a une histoire qui remonte bien plus loin que les années 1970. Et sur le site Spiked, il se livre à une archéologie de la notion. Cet article est donc doublement intéressant. D’un point de vue philosophique. Et en tant que témoignage d’un vieux militant.

Les origines philosophiques : la révolte identitaire du romantisme allemand contre l'universalisme abstrait de nos Lumières.

La promotion de la spécificité culturelle, du particularisme ethnique est née à la fin du XVIII° parmi les penseurs romantiques, en Allemagne, en particulier, en réaction à l’universalisme des Lumières franco-britanniques. Les Lumières croient à l’émancipation des individus. Elles refusent toute détermination par la biologie, le lieu de naissance, les traditions héritées. 

Les anti-Lumières ont opposé aux droits de l’homme, jugés abstraits, les identités culturelles des peuples, intéressants pour leur diversité. Progressivement, au cours du XIX° siècle, cette promotion des différences s’est exacerbée, sous forme de nationalisme politique, de racisme. Les grands crimes de masse commis par les nazis durant la Deuxième Guerre Mondiale en sont l’aboutissement tragique. 

La gauche, elle, était demeurée universaliste. Et sa frange la plus radicale et la plus militante, défendait après la guerre, de lointains mouvements de libération nationale dans le tiers-monde. Par solidarité et par rejet de la vision du monde et du mode de vie en Occident, elle s’est identifiée à des causes exotiques, comme la Révolution culturelle chinoise ; négligeant sans doute la lutte contre le racisme ou pour l’égalité des sexes en Occident même.

Mais c’est la contre-culture des seventies qui, selon Frank Furedi, a fait sienne le slogan « ce qui est personnel, voilà ce qui est politique ». Le projet de transformation sociale radicale, qui avait été porté par les sixties a subi, en effet, un échec retentissant, constaté au début des années 70. Et c’est l’échec des mouvements de masse qui a laissé la place à des groupes qui se consacraient dorénavant, et de plus en plus, à une cause unique. Celle-ci reflétant la situation de victime existentiellement ressentie par leurs membres.

Mais cette « célébration d’un particularisme » témoigne, selon Furedi, d’un amoindrissement et un rétrécissement des ambitions de la gauche. Ces mouvements considèrent toute invocation à l’universel avec méfiance. Ils ne se battent plus pour les autres. Ils font la promotion de leurs identités culturelles particulières qu’ils finissent par sacraliser. Héritiers inconscients des anti-Lumières, ils sont en réalité des conservateurs. Ils atomisent la gauche. 

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