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Le nouvel âge des guerres de propagande

5 min
À retrouver dans l'émission

Eduquer le public, afin de lutter contre la guerre de l'information.

Hier, des puissances étrangères achetaient des journalistes et même parfois des journaux, afin de peser dans un sens favorable à leurs intérêts dans le débat public. Boris Souvarine, qui a eu accès aux archives du ministère des Affaires étrangères tsaristes après la Révolution libérale de février 1917, a montré dans une série d’articles parus dans L’Humanité que Le Figaro, Le Petit Journal, Le Temps et Le Matin avaient touché de l’argent pour faire la promotion des fameux emprunts russes… Cette douteuse habitude persista à l’époque soviétique, l’URSS finançant des revues parfois influentes, aux contenus orientés dans le sens de ses intérêts.  

Aujourd’hui, le Congrès des Etats-Unis exerce de vives pressions sur Facebook et Youtube, en particulier, afin qu’ils luttent contre les campagnes de désinformation financées par la Russie de Poutine. Mais comme l’écritKelly Born, une experte qui travaille sur ces sujets à la Madison Initiative, « la désinformation et la propagande d’aujourd’hui diffèrent de ce qu’elles étaient hier ». 

Et elle relève six nouveautés.

Primo, « il y a démocratisation de la création et de la distribution de l’information. » Aussi, « n’importe qui ou n’importe quel groupe peut désormais communiquer en ligne avec un grand nombre de personnes et les influencer. » 

Il y a (deuxièmement) socialisation de l’information. Il se crée spontanément des réseaux de gens du même avis. Or en leur sein, laréaction spontanée est à s’aligner sur les intervenants les plus enflammée, les plus radicaux. D’où une tendance à l’éclatement et à la polarisation du champ politique. 

Tertio, on observe une atomisation des sources d’information. Ce qui aboutit à donner une identique visibilité à des médias sérieux et aux « élucubrations de blogs conspirationnistes ».

Quatrième nouveauté, l’anonymat qui règne dans cette fabrication et diffusion nouvelle de l’information. Il permet notamment à des puissances étrangères de se camoufler derrière des noms inventés, des communautés bidons. 50 % du trafic qui circule sur Internet aurait pour origine des robots. Ils vous accrochent en vous envoyant des messages qui paraissent émaner de personnes véritables. Puis, vous abreuvent de propagande. 

Cinquièmement, la personnalisation. Les messages qui nous arrivent sont de plus en plus ciblés. J’ai plus de 4 500 amis sur Facebook, les mais je ne vois les messages que de moins de 10 % d’entre eux. Les 90 % restants, Facebook juge qu’ils ne m’intéresseront pas. Qu’en sait-il ? 

Enfin, et c’est la dernière nouveauté de ces « écosystèmes informationnels » de nouveau type par rapport à l’ancien système médiatique, les réseaux sociaux sont souverains ; ils se réglementent eux-mêmes. Les Etats n'ont pas, sur eux, les moyens de pression dont ils disposaient dans l'ancien système (réglementation, soutien financier, etc.)

Pour Kelly Born, ces changements rendent très difficile la lutte contre la propagande et la désinformation dans les pays qui ne pratiquent pas le contrôle de l’internet, comme le font les régimes autoritaires.

Il y a clairement une guerre de l’info qui est engagée. Comment les démocraties peuvent-elles se défendre ?

Tara Susman-Pena, conseillère technique pour les médias à l’ONG IREX, rend compte d’une expérience qu’elle a menée avec un groupe en Ukraine. Dans ce pays, la Russie de Poutine se livre, écrit-elle, parallèlement aux opérations militaires, à une véritable « guerre de propagande » contre le gouvernement et l’Etat ukrainien, avec un clair objectif de déstabilisation. A ses yeux, la seule riposte qui tienne passe par la formation des internautes. Elle a donc organisé des cours d’alphabétisation numérique, pour sensibiliser les internautes à la manière dont la désinformation leur est présentée. Elle a utilisé en Ukraine certains des programmes d’éducation aux médias dispensés depuis un certain temps dans les universités américaines. Le programme s’appelle L2D, pour Learn To Discern. Les participants diffusent ensuite ce qu’ils ont appris auprès de leur famille et de leur milieu professionnel.

Les nouveaux médias ne sont pas les seuls sur la sellette. Les médias traditionnels font aussi l’objet de critiques.

Oui, dans un article publié sur Project Syndicate, l’économiste japonais Koichi Amada relate une mésaventure dont il a été victime. Un important quotidien l’a interviewé durant une heure pour un dossier consacré aux effets de la politique économique menée par le premier ministre Shinzo Abe, dont il est l’un des conseillers. Il a défendu cette politique qu’il approuve, en donnant des exemples de la réussite qu’à ses yeux, elle rencontre. 

Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir que ce journal, qui avait abondamment donné la parole à des économistes vigoureusement opposés aux « Abenomics », n’avait retenu de ses propres propos qu’un bref passage où il émettait des réserves

Autre exemple cité par Koichi Amada : pris à partie par une foule qui criait des slogans hostiles, le même Shinzo Abe leur a lancé : « je ne m’adresse pas à des braillards de votre espèce ». Plusieurs médias ont donné un large écho à cette phrase, présentée comme un « dérapage », sans la replacer dans son contexte et laissant entendre que le premier ministre s’adressait de cette manière vulgaire à tous ses critiques. 

Sa conclusion : il n’y a pas que les fake news qui menacent la démocratie. Il y a aussi, au sein des médias légitimes, des journalistes, rédacteurs en chefs et présentateurs qui déforment subrepticement les informations en fonction de leurs propres partis-pris politiques. Ils contribuent ainsi à éroder la légitimité des « médias hérités » et à renforcer celle des sites fantaisistes… 

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