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Un sentiment d'impuissance politique

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On a le droit de changer de gouvernement, pas de politique économique, pensent de plus en plus les peuples en Europe de l'est et du sud...

Pour éclairer la nature et l’ampleur du malentendu qui sépare l’Europe de l’Ouest de l’Europe centrale, je vous propose le livre d’un politologue bulgare. Le destin de l’Europe. Une sensation de déjà vu d’Ivan Krastev vient, qui vient de paraître aux Editions Premier Parallèle. Quelles sont, d’après Krastev, les sources de ce malentendu Est/Ouest ?

Le rapport que nos peuples entretiennent avec leur histoire. Les Européens de l’Ouest, aux yeux de ceux de l’Est en tous cas, semblent vouloir se débarrasser de leur histoire nationale. Un fardeau, incompatible avec l’entrée en post-modernité. Et c’est vrai : le projet européen a été perçu par beaucoup de nos dirigeants comme post-national et post-historique. A l’heure de la mondialisation et des grandes migrations, le rappel constants aux pages honteuses ou glorieuses de nos passés nationaux est, en effet, apparu comme superflu. On peut comprendre pourquoi Français et Allemands, en particulier, ne sont pas enclins à ressasser un passé marqué par tant de désastreuses hécatombes. 

Mais de l’autre côté, à Prague, Budapest, Varsovie ou Bratislava, on n’est nullement désireux d’entrer en régime post-historique. C’est qu’on s’y est battu pour préserver une identité nationale fragile, menacée, souvent aliénée. Et l’on n’est pas décidé brader une souveraineté à peine reconquise sur le bloc soviétique et la Russie. Seul, un Européen de l’est, plutôt classé à gauche dans son pays, peut écrire comme le fait Ivan Krastev : « _La nation_, à l’instar de Dieu, est l’un des bouliers que l’humanité s’est forgée pour se protéger de la mortalité et de la finitude. C’est dans le souvenir de notre famille et de notre nation que nous espérons continuer de vivre après notre mort. » (p. 71)

Et Krastev pointe une des grandes divergences méconnues entre l’Ouest et l’Est européens. Je le cite : « En Europe occidentale, l’année 1968 symbolise l’adoption des valeurs cosmopolites, alors qu’à l’est de l’Europe, cette même année est celle de la renaissance des sentiments nationaux. » (p. 80) Et c’est vrai : à l’Ouest, nous n’avons pas voulu voir la dimension patriotique du Printemps de Prague. Et quel Français, Belge ou Hollandais, a jamais entendu parler du mouvement étudiant polonais de Mars 68 ? Ce soulèvement, antérieur de deux mois à l’occupation de la Sorbonne, a été provoqué par l’interdiction d’une pièce du répertoire romantique polonais, les Aïeux, de Mickiewicz, bourrée de références à la brutalité de l’occupation russe de la Pologne, au XIX° siècle…

En outre, autre particularité méconnue à l’Ouest, dans ce petites nations maintes fois occupées, dépecées, partagées entre des Empires, leurs élites ont été souvent tiraillées entre le devoir de protéger leurs peuples et la tentation de s’affilier à un réseau de pouvoir transnational : cela a pu être l’Eglise catholique, ou bien un empire, l’occupant nazi ou, plus récemment l’Eglise communiste dirigée depuis Moscou… Cela explique pourquoi les élites dirigeantes démocratiques, élues après la chute du Rideau de Fer, ont été en proie au soupçon d’allégeance envers « Bruxelles ». Et qu’elles ont été remplacées, dans bien de ces pays, par des populistes nationalistes. 

Le dernier en date, c’est Andreis Babis, en République tchèque… Il succède à une litanie : Viktor Orban en Hongrie, Jaroslaw Kaczynski en Pologne, Robert Fico en Slovaquie… Tous surfent sur ce que Krastev appelle la « fatigue démocratique ». A l’est, règne désormais un profond cynisme sur la capacité de l’électorat à changer quoi que ce soit. Et Krastev de citer le cas de la Grèce, où au lendemain du référendum du 5 juillet 2015, le gouvernement Tsipras s’est vu imposer par la troïka des conditions de renflouement encore plus draconiennes que celles que venaient de rejeter une très forte majorité d’électeurs.

De plus en plus, et en en tous cas dans les pays dont les finances publiques sont délabrées, je cite « des politiques publiques apolitiques sont décidées à Bruxelles, tandis qu’à l’échelon national, « les électeurs des nations débitrices sont privées non pas de leur droit de changer de gouvernement, mais de celui de changer de politique économique. » Conclusion – et nouvelle citation : « au yeux de beaucoup, les mots « démocratie européenne » sont rapidement devenus synonymes d’impuissance politique des citoyens. » Et c’est pour reprendre le pouvoir que les peuples se laissent convaincre de porter au pouvoir des personnages extravagants qui se présentent comme les porte-paroles du « vrai peuple » contre les élites cosmopolites. 

Une remarque très intéressante à ce propos du politologue néerlandais Ian Buruma : comment expliquer que, pour « dégager » les élites mondialisatrices, des majorités d’électeurs choisissent des millionnaires, comme Trump ou Babis ? Pour répondre à cette question, Buruma s’appuie sur les précédents du Roumain Nicolae Ceaucescu et du Turc Erdogan. Ces deux personnages ont en commun d’avoir voulu marquer leur règne par la construction d’un palais gigantesque, « plus grand que celui de Versailles ». Cette tendance au gigantisme néoclassique témoigne d’une mégalomanie de nouveau riche. Elle est présente également chez Trump, célèbre pour son mauvais goût. Trump qui, comme le Sino-thaï Shinawatra, renversé par l’armée thaïlandaise, est le fils d’un magnat de l’immobilier. « Ces nouveau riches » conlut Buruma, partagent avec les laissés-pour-comptes d’avoir souffert du mépris des élites de la culture et du goût. Ils se vengent qu’on les ait « regardés de haut ». La « distinction », comme disait Bourdieu. A méditer…

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