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Ne pas se tirer une balle dans le pied au motif de punir les Britanniques.

Faut-il s'inspirer du Traité de Versailles pour négocier le Brexit ?

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À retrouver dans l'émission

En tous cas, il faut s'abstenir de chercher d'abord à sanctionner les Britanniques pour leur lâchage. Afin de préserver l'avenir.

Ne pas se tirer une balle dans le pied au motif de punir les Britanniques.
Ne pas se tirer une balle dans le pied au motif de punir les Britanniques. Crédits : ADRIAN DENNIS / AFP - AFP

Dans Les conséquences économiques de la paix, Keynes critiquait vertement les conditions imposées à l’Allemagne qu’il jugeait irréalistes parce qu’excessives. 

C’est un débat qui a été renouvelé depuis par plusieurs ouvrages, contredisant la thèse de Keynes. La réfutation la plus systématique, on la doit à un jeune économiste très prometteur, décédé à la fin de la guerre, Etienne Mantoux, dont on publia l’année suivante, La paix calomniée ou les conséquences économiques de Monsieur Keynes, préfacé par Raymond Aron. Mais ce débat ne cesse de rebondir. Plus récemment, le fameux historien Niall Ferguson a également critiqué Keynes, dans son livre The Pity of War, paru en 1998. Et l’an dernier, un professeur américain d’études sur la guerre, Michael S. Neiberg, vient de le renouveler le sujet avec un livre intitulé The Treaty of Versailles : a Concise History

Or, je découvre dans la revue internationale d’idées de langue française, Phébé de cette semaine, (numéro 31), un article appelant les négociateurs de l’Union européenne à tirer les leçons de la « négociation catastrophique du Traité de Versailles », en se basant précisément sur le livre de Michael Neiberg. Il semble, en effet, d’après l’auteur de l’article, Peter Brooke, maître de conférence à Oxford, que l’intention des Européens soit de « sanctionner », par « des accords commerciaux punitifs » les Britanniques, désireux à une faible majorité de quitter le navire européen. « Le livre de Michael Neiberg sonne comme un avertissement à Michel Barnier, le négociateur de l’UE », écrit Peter Brooke. 

En quoi, me direz-vous le Traité de Versailles, rendu public en mai 1919, devrait-il servir d’avertissement aux négociateurs européens du Brexit. Que l’on sache, nous n’étions pas en guerre avec la Grande-Bretagne ! Elle veut quitter l’Union européenne, c’est sa décision. Quel rapport entre les deux événements ?  

L’avertissement est le suivant, selon Peter Brooke : le Traité de Versailles, « ne donna satisfaction à personne » du côté des Alliés, qui l’avaient négocié entre eux. Quant aux Allemands, auquel il fut imposé, ils n’eurent jamais leur mot à dire. Et l’humiliation qui leur fut ainsi infligée devait peser lourd dans l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler. L’article 231 tenait l’Allemagne pour « seule responsable du conflit », rappelle Peter Brooke. Suggère-t-il que l’UE devrait être tenue pour co-responsable de la rupture décidée unilatéralement par un Royaume-Uni ? Alors même que l’UE avait multiplié les concessions et les exemptions en faveur des Britanniques, ces dernières années ? Ce serait, en effet, pousser la comparaison assez loin entre les deux situations...

Mais on peut le suivre plus aisément, lorsque, relevant que le Traité de Versailles fut « un immense échec diplomatique », il recommande à Michel Barnier « un meilleur équilibre entre sanctions et modération » que ne l’ont fait les négociateurs alliés de Versailles, le Français Clémenceau, le Britannique Lloyd George et l’Américain Wilson. Car si les historiens contemporains ne font plus du Traité de Versailles la cause directe de l’hyperinflation allemande de 1923, ni de la crise des années 30, la démonstration faite par Keynes demeure convaincante : favoriser la reconstruction de l’Allemagne plutôt que son morcellement et son appauvrissement aurait permis de restaurer, dans les années 1920, la prospérité de l’Europe entière. Keynes expliquait fort bien que l’Allemagne étant le cœur économique de l’Europe, priver ce pays de sa flotte commerciale et exproprier tous les biens allemands détenus à l’étranger, c’était non seulement une injustice mais, pour les Alliés, une façon de se tirer une balle dans le pied, sous le prétexte de punir les Allemands. 

Or, précisément, on observe que des commentateurs très autorisés commencent à plaider pour des conditions de Brexit pas trop « punitives ». C’est qu’il s’agit aussi de préserver les chances de maintenir un haut niveau de collaboration entre l’Angleterre et le continent.

Ainsi, Jean Pisani-Ferry, cet économiste qui murmure à l’oreille du président Macron, écrit qu’un « hard Brexit » coûterait cher en termes de prospérité et d’emploi non seulement aux Britanniques, mais à l’Europe elle-même. Alors que Trump est en train de bouleverser l’ordre international sans qu’on sache ce qu’il veut vraiment et que la puissance chinoise s’affirme de plus en plus, les Européens doivent rester groupés et cohérents. 

« Parce que la géographie compte, écrit Pisani-Ferry, l’UE restera le principal marché de la Grande-Bretagne. Et parce que la taille compte, le Royaume-Uni va continuer à dépendre des régulations de l’UE, en particulier dans les services. » Les Britanniques doivent cesser de rêver prendre le large. Mais, de son côté, l’UE doit considérer le Brexit non comme une faute politique à punir, mais comme une opportunité

Celle de définir une forme de partenariat avec l’Union européenne, susceptible d’être proposée à d’autres pays, qui veulent nouer avec nous des liens forts dans les domaines de la sécurité et de l’économie sans pour autant intégrer la structure politique intégrée. Dans cet esprit, il faudrait accepter les 3 premières libertés, mais pas nécessairement la 4°. Libre circulation des biens, des services et des capitaux. Mais pas celle de la main d’œuvre. Car – je cite Pisani-Ferry, « si un marché intégré des biens et des services requiert un certain niveau de mobilité du travail, il n’implique pas que tout le monde ait le droit de franchir les frontières afin de chercher un emploi dans le pays de son choix. » 

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