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Thucydide

Les présidents ont-ils besoin d'un Conseil des historiens ?

5 min
À retrouver dans l'émission

Pour mettre fin à la "politique de l'amnésie", caractéristique des présidences précédentes, deux historiens américains recommandent qu'on étudie les précédents historiques des situations actuelles.

Thucydide
Thucydide Crédits : BIANCHETTI STEFANO / LEEMAGE - AFP

Depuis qu’existe l’histoire, en tant que discipline visant à établir la véracité des faits du passé, depuis qu’elle a rompu avec la fable, les historiens ont émis la prétention d’offrir aussi des guides d’action aux décideurs de l’avenir. Thucydide, plus de 400 ans avant notre ère, écrit en préface à sa Guerre du Péloponnèse : « Il se peut que le public trouve peu de charme à ce récit dépourvu de romanesque. Je m’estimerai pourtant satisfait s’il est jugé utile par ceux qui voudront voir clair dans les événements du passé, comme dans ceux, semblables ou similaires, que la nature humaine nous réserve dans l’avenir. »

Les leçons de Thucydide encore valables, 2 500 ans plus tard ?

Et de fait, tous les grands penseurs des relations internationales ont médité sur les leçons déduites par Thucydide de la guerre entre partisans de Sparte et partisans d’Athènes. C’est bien la preuve qu’il était parvenu à tirer de ses observations, au-delà des circonstances particulières de ce conflit, un certain nombre de lois de portée universelle.

L’affrontement entre deux alliances diplomatiques et militaires, l’une construite autour d’une puissance démocratique thalassocratique, Athènes, l’autre autour d’une puissance terrestre, isolationniste et autoritaire, Sparte, a servi à penser la guerre froide. Plus récemment, un professeur de Harvard, Graham Allison, se demandait dans un livre si la Chine et les Etats-Unis pouvaient échapper à la logique de l’affrontement que déclencha, selon Thucydide, la peur éprouvée par Sparte devant la montée en puissance d’Athènes. J’en traduis en français le titre : Destinés à la guerre : L’Amérique et la Chine peuvent-elles échapper au piège de Thucydide ?

Pour un Comité des conseillers en histoire ?

En septembre de l’an dernier, ce même Graham Allison co-signait avec le fameux historien Niall Ferguson, lui aussi professeur à Harvard, une tribune dans la revue The Atlantic. Ils proposaient carrément au futur président des Etats-Unis la création d’un Comité des conseillers historiques auprès de la Maison blanche. « Nous croyons que le moment est venu pour une nouvelle et rigoureuse « histoire appliquée » – une tentative d’éclairer les défis en cours en analysant des précédents historiques analogues. », écrivaient Allison et Ferguson. Et ils mettaient en garde la politique menée par les Etats-Unis, ces derniers temps, a trop souvent été une « politique de l’amnésie », inconsciente des leçons administrées par l’histoire.

Comme un certain nombre de leurs confrères, ces deux historiens déploraient la place démesurée prise, ces derniers temps, par la science politique et l’économie dans la boîte à outils conceptuelle des conseillers influents auprès des grands décideurs politiques. « L’histoire, qui révèle l’énorme variété et variabilité des institutions et des conduites, pose de claires limites à la validité de toute généralisation », écrit sur le site Aeon, l’historien Neville Morley, spécialiste de Thucydide. Face aux certitudes du théoricien en science politiques, la tendance spontanée de l’historien le pousse à estimer que « c’est plus compliqué que ça »…

Les historiens sont destinés à décevoir les politiques

Pourtant il y eut des dirigeants politiques pour faire appel aux lumières des historiens face à des décisions politiques importantes. Le cas le plus connu est celui de Margaret Thatcher. En 1990, comme François Mitterrand, elle s’inquiétait face à la perspective de la réunification allemande. Et hésitait sur la conduite à tenir. Elle a demandé conseil à une pléiade de grands historiens spécialistes de l’Allemagne et de l’Europe centrale – Norman Stone, Fritz Stern, Timothy Garton Ash. Mais ceux-ci se sont énervés du type de questions qui leur étaient posées – peut-on faire confiance aux Allemands ? Ont-ils réellement changé ? Etc.

En réalité, l’historien est destiné à décevoir le dirigeant politique, car sa vue des situations est portée à en relever les spécificités. A la différence du théoricien en sciences politiques, il est bien placé pour savoir que les événements du passé ne se reproduisent jamais à l’identique. Aussi est-il enclin, par la nature même de sa discipline, à recommander la prudence.

Les analogies historiques sont facilement trompeuses, poursuit Neville Morley. C’est que « le passé n’est pas un corpus neutre de données, encodées objectivement, de telle manière que des événements passés et contemporains puissent être appariés en vue d’analyses ». L’historien sait que l’histoire est un processus d’interprétation et que les exemples historiques ne fournissent pas de règles clef en main.

L'histoire ne connaît aucun cas de réincarnation : Trump is Trump !

Face à une question telle que : pour comprendre Donald Trump, faut-il se référer plutôt à Mussolini, à Néron, à Alcibiade ou à George Wallace, selon Neville Morley, la réponse est ni les uns ni les autres. Il est Donald Trump, phénomène unique et sans vrais précédents. L’histoire ne connaît pas les réincarnations. Tout précédent historique évoqué, même le mieux choisi, présentera toujours par rapport à la situation contemporaine un certain nombre de ressemblances, mais aussi des différences. C’est dans ces dernières que réside la marge d’incertitude qui doit incliner à ne jamais plaquer le passé sur le présent.

Conclusion – je cite - : « Thucydide n’offre certainement pas le genre de lois universelles de la conduite politique ou des relations entre les Etats que trop de lecteurs modernes prétendent y avoir identifié. Si le monde des hommes, en son temps, comme au nôtre est imprévisible c’est parce qu’il est complexe. »

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