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Le Tour du monde des idées : Vendredi 9 septembre 2016

6 min
À retrouver dans l'émission

L'Europe d'aujourd'hui rappelle celle de la fin du XVIII° siècle

- Vous nous avez parlé de l’histoire de l’Europe depuis 1914 de Ian Kershaw, dont le premier tome vient de paraître aux Editions du Seuil. Vous avez esquissé un parallèle avec les années 20. A quelle période du passé peut-on comparer le moment que traverse l’Europe ?

Hé bien, les pessimistes vont évidemment chercher du côté des « heures les plus sombres de notre histoire ». Ils font des rapprochements avec les années 1930, qui sont peu convaincantes. Comme l’explique Marcel Gauchet, les nationalismes européens actuels sont de nature défensive ; un peu rabougris. Mais ils sont dépourvus de la prétention à « l’exemplarité de leur particularité » qui les a rendus si dangereux au XIX° siècle. Par bonheur, on ne voit pas défiler de « ligues » en uniformes dans nos rues. Et la démocratie n’est pas ouvertement combattue.

Mais il y a d’autres moments de l’histoire européenne qui peuvent mieux servir à éclairer celle que nous traversons. Et mes partenaires du site WorldCrunch en ont déniché deux qui me paraissent très intéressants.

Pour le politologue portugais, José Pedro Teixeira Fernandes, la bonne période de référence, c’est celle qui se situe à la jonction des XVIII° finissant et des débuts du XIX° siècles. Une période de transition à bien des titres. Elle voit le passage des Lumières universalistes au particularisme romantique. D’une Europe où les élites communiquent en français à une autre où sont valorisées les langues nationales dans l’esprit de Herder : comme substrat de l’esprit des peuples. Le romantisme, écrit-il, a constitué une « révolte contre le cosmopolitisme aristocratique ». Car les Lumières, on l’oublie souvent, n’étaient guère démocratiques. Elles se méfiaient des peuples, soupçonnés de « manquer de lumières » et d’être dominés par les « superstitions ».

Aujourd’hui, l’anglais s’est substitué au français comme langue de l’élite. Et celle-ci n’est plus cosmopolite, mais « post-nationale ». Mais elle est encore tentée par une forme de despotisme éclairé. Lorsqu’elle est de droite, cela prend la forme d’une adhésion enthousiaste à la mondialisation. A gauche, c’est l’idéologie multiculturaliste. Dans les deux cas, on aspire à une « gouvernance mondiale », confiée à une technocratie éclairée et soustraite à la censure des électorats. L’Union européenne illustrerait cette tendance à dessaisir les peuples de leur souveraineté.

Tout comme nos « philosophes » des Lumières, cette élite, toute gonflée du sentiment de sa supériorité morale, prétend au « monopole de la société décente ». Elle vit « en circuit fermé ». Du coup, poursuit-il, les électorats se rebiffent. Ils envoient au Parlement des contingents d’eurodéputés résolus à saper l’institution elle-même. Des leaders populistes surfent sur cette vague – de droite, comme Boris Johnson, de gauche, comme Beppe Grillo. Les conséquences peuvent se révéler « imprévisibles », conclut le politologue portugais.

- Ces constats sont vraiment déprimants. N’avez-vous pas trouvé de propositions un susceptibles de ranimer un peu d’espoir ?

Si, sur WorldCrunch a traduit fort opportunément un texte signé par une journaliste allemande, Evelyn Roll, publié par le Süddeutsche Zeitung, plein d’un euro-enthousiasme assez touchant. Elle invite le lecteur à contempler une carte du globe et à tenter d’y situer des pays la Croatie ou la Belgique. Que sommes-nous, par comparaison avec la Russie, les Etats-Unis, le Brésil ? Des têtes d’épingle. Les grands problèmes que nous devons affronter – changement climatique, épidémies, flux financiers, terrorisme international – ne peuvent trouver le commencement d’une solution à nos échelles microscopiques. Bien sûr, on peut renoncer à figurer dans la Grande Histoire et espérer trouver un refuge à l’abri de sa petite patrie. Mais « renoncer à la politique mondiale ne vous protège pas contre ses conséquences. »

La majorité des Européens en sont conscients, poursuit Evelyn Roll. Or cette « majorité silencieuse » risque de subir les conséquences d’une politique de de démantèlement de ce tout qui a été patiemment construit pour renforcer l’Europe en l’unifiant. D’où sa proposition de constituer un Parti Pro-européen Pan-européen. A l’heure des nouvelles technologies de la communication, des réseaux sociaux et du crowdfunding, pourquoi les pro-européens seraient-ils incapables de créer leur propre formation politique ?

Il faut éviter la répétition des erreurs… de 1914. Car, pour cette éditorialiste, telle est la référence historique. Certes, nous n’allons pas nous faire la guerre entre Européens, mais cependant, nos dirigeants apparaissent, comme ceux de cette époque, comme des « somnambules ». Elle fait référence au livre de Chrsitopher Clark qui montre comment le mécanisme de la guerre a échappé à tous les protagonistes.

Enfin, WorldCrunch a traduit en anglais la tribune d’un journaliste des Echos, Nicolas Barré. Mais vous pouvez parfaitement la lire en français. Lui aussi plaide pour que l’Union européenne se ressaisisse. Si nous ne voulons pas que les Etats-Unis nous dictent leurs réglementations et leurs normes. Si nous refusons que les Chinois nous imposent leurs échanges commerciaux asymétriques, il faut relancer le projet européen.

La commission européenne vient d’infliger à Apple une amende de 13 milliards pour avoir négocié avec l’Irlande une quasi-dispense de l’impôt sur les sociétés. Aucun Etat européen isolé n’aurait pu punir ainsi le mastodonte américain.

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