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L'Empire du Milieu, version Xi Jinping

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L’épidémie de coronavirus ne sera probablement pas le Tchernobyl du parti communiste chinois. Son pouvoir sur la Chine d’aujourd’hui est certainement moins chancelant que ne l’était celui du Parti en URSS en 1986. Il n’en reste pas moins que l’épidémie constitue un test pour l’autorité de Xi Jinping

Crédits : Vladimir Smirnov\TASS - Getty

Quand on s’est construit un pouvoir d’une telle extension, on doit assumer la responsabilité de tout ce qui survient dans son pays : tel est le piège que Xi Jinping a creusé pour lui-même, en décidant de devenir aussi puissant que Mao Zedong lui-même. Les quelques rivaux qu’il conserve au sein de la direction du Parti pensent qu’il est trop pressé. Et que la précipitation dont il fait preuve risque de ruiner les patients efforts de ses prédécesseurs. Deng Xiaoping, le dirigeant qui a remis la Chine sur la voie de la prospérité, après les folies successives de l’époque maoïste, avait préconisé la prudence :

Cacher sa force, prendre son temps, ne pas réclamer précocement le leadership. Deng Xiaoping

Mais Xi estime qu’on a changé d’époque. Que le temps de la retenue, pour la Chine, est dépassé. Qu’elle doit désormais traduire sur la scène internationale la puissance économique que ses efforts lui ont acquise. 

Quelle est, au juste, la vision du monde de Xi Jinping ?

Kevin Rudd, l’ancien Premier ministre d’Australie qui dirige à présent l’Institut Asia Society Policy fait appel, pour la décrypter à une théorie élaboré dans les années 1940, par le psychologue Abraham Maslow, la "pyramide des besoins". Pour Maslow, il existerait une hiérarchie des besoins humains, en vertu de laquelle l’individu ne commence à s’enquérir des moyens de satisfaire certains besoins que lorsque l’étage précédent a reçu satisfaction. Ainsi, les besoins physiologiques, tels que la faim, la soif et le sommeil passent avant les besoins de sécurité et de prévisibilité ; la satisfaction de ceux-ci conditionne le passage aux besoins d’appartenance et d’amour. Puis viennent successivement les besoins d’estime et de reconnaissance, puis le besoin d’accomplissement de soi et de réalisation personnelle - dernier étage de la pyramide de Maslow.

Pouvoir, unité, croissance et environnement... une pyramide à 9 étages

De la même façon, la vision du monde du président chinois serait construite de manière hiérarchique, la réalisation de  chaque strate d’objectifs conditionnant celle de la suivante.

  • A la base, il y a la nécessité absolue de maintenir le pouvoir du Parti communiste sur le pays. Pas question de laisser se produire une transition vers le multipartisme et la démocratie. Car le capitalisme autoritaire, encadré par le parti unique est considéré, par Xi, comme le moyen de rétablir la position internationale de la Chine. 
  • Le deuxième impératif est le besoin de préserver coûte que coûte l’unité d’une nation, qui est aussi un empire. Le Parti est précisément jugé par Xi comme le moyen de prévenir la tendance historique de la Chine à l’implosion et à la division. L’acharnement à vouloir annexer Taïwan s’explique par cette dimension nationaliste.
  • La troisième tâche consiste à alimenter la croissance chinoise. Car la taille économique du pays, sa maîtrise des technologies de pointe, en particulier, conditionnent sa capacité à conserver ses positions sur le commerce international et à s’imposer sur la scène mondiale. En outre, si l’augmentation continuelle des revenus connaissait une pause en Chine, la légitimité du Parti communiste à diriger seul le pays serait atteinte. 
  • Cette croissance conditionne aussi la concrétisation du quatrième objectif - je cite Kevin Rudd - "incorporer la soutenabilité environnementale dans la Matrix chinoise". Le peuple chinois veut la croissance et l’augmentation du niveau de vie, mais pas au prix d’un air et d’une eau affreusement pollués - ce qu’ils sont à présent. Or, les préoccupations écologiques entrent en contradiction avec d’autres projets de développement chinois, comme celui baptisé "Une ceinture, une route"
  • La cinquième priorité est le renforcement et la modernisation de l’armée. Xi Jinping s’en occupe personnellement. Il s’agit de transformer un outil de défense continental en une force de projection vers des théâtres lointains. 
  • En lien avec la sixième, qui consiste à maintenir des relations apaisées avec les quatorze états voisins de la Chine, malgré sa montée en puissance qui les inquiète. La nouveauté, c’est que la Russie, hier encore rivale, est à présent considérée comme alliée.
  • Septième étage : repousser la présence américaine au-delà de la "seconde chaîne d’îles", celle qui va du Japon aux Philippines en passant par l’île de Guam. Et donc d’affaiblir les liens de sécurité qui lient les Etats-Unis à la Corée du Sud et au Japon.
  • Huitième et neuvième : sécuriser la périphérie continentale et faire de l’Eurasie tout entière un marché pour les produits et services chinois. Les "routes de la soie" sont conçues comme un moyen d’entraîner l’ensemble du continent, jusqu’à la Méditerranée et l'Atlantique, dans l’orbite chinoise.

Redessiner l'ordre international

Enfin, Xi entend redessiner l’ordre international d’après-guerre, imaginé par les Américains, dans un sens favorable aux vues et aux intérêts chinois. La Chine maintient deux fers au feu : tout en renforçant son influence au sein des institutions existantes, elle en construit d’autres, alternatives

par Brice Couturier

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