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L'énigmatique Première Ministre Theresa May et le Brexit

5 min
À retrouver dans l'émission

Cette fille de pasteur anglican fait passer les valeurs de l'identité et de la communauté avant les intérêts économiques. Elle est bien dans l'air du temps....

Il faut se souvenir que la première ministre chargée de négocier les conditions du Brexit n’était pas, elle-même, favorable à cette issue. Mais son tempérament politique la porte à ne pas se mettre en travers du vote populaire. « Brexit means Brexit », a-t-elle rappelé aux élus de son parti qui éprouvaient la tentation de retarder au maximum le divorce, afin d’essayer de l’éviter. C’est Jean-Louis Bourlanges, encore lui, qui, sur telos, expliquait que les hauts fonctionnaires britanniques, ceux-là même qui ont négocié âprement les meilleures conditions possibles pour leur pays au sein de l’Union, cherchent aujourd’hui à « construire un pont plus loin » avec l’UE. Quitte à désavouer le choix des électeurs.

Theresa May n’est pas de ce bois-là. Si l’on veut savoir qui est cette femme énigmatique, on peut se reporter à la biographie que vient de lui consacrer Rosa Prince, Theresa May. The enigmatic Prime Minister. On y rappelle que cette fille de pasteur anglican est une bosseuse, issue de la filière méritocratique des grammar schools. Mariée à 23 ans à un homme qui est toujours son mari, elle s’est présentée plusieurs fois sans succès à la députation avant d’être enfin élue en 1997. Après sa réélection de 2010, elle accède un peu par surprise au poste de Home Secretary (ministre de l’Intérieur, un poste jamais occupé par une femme avant elle) dans le gouvernement conservateur de David Cameron. Elle y reste 6 ans.

C’est une personnalité discrète de la banlieue résidentielle de Londres, étrangère au milieu assez flashy qui entourait le premier ministre d’alors. Ce qu’on sait d’elle, c’est qu’elle se situe sous le patronage d’un personnage historique qui n’appartenait pas au parti conservateur, mais à un libéral de tendances sociales du XIX° siècle, Joseph Chamberlain. Le trait distinctif du conservatisme de Theresa May, c’est qu’elle fait passer les valeurs de l’identité et de la communauté avant ceux de l’économie. Elle veut d’abord restaurer une cohésion sociale britannique qu’elle estime mise à mal par l’immigration.

Après l’échec du référendum décidé par David Cameron, on pariait pour succéder à ce dernier, sur deux brillants personnages, George Osborne, l’intellectuel et Boris Johnson, le menteur flamboyant. Et ce fut elle. La situation lui était propice. Le choc du Brexit engloutissait ceux qui l’avaient provoqué. Theresa May avait su garder la bonne distance envers un événement qu’elle désapprouvait ; elle est apparue comme la mieux placée pour en négocier les conséquences.

Jacek Rostowski, un ancien ministre des Finances polonais, qui est un excellent observateur de la vie politique européenne, estime dans un article sur Project Syndicate, qu’elle est condamnée à décevoir. C’est, qu’en effet, la coalition qui a fait triompher le « leave » (à seulement 52 %) est composite. Elle comprend deux fractions de l’électorat aux aspirations incompatibles. D’une part, des électeurs âgés, souvent retraités aisés, qui jugent que l’Union européenne est trop protectionniste, entravée par des régulations absurdes. De l’autre, des ouvriers vivant dans les grandes villes du Nord, touchées par les délocalisations, qui exigent, au contraire, davantage de protectionnisme.

C’est pourquoi Theresa May veut aller, dit Rostowski, « aussi vite que possible ». Avant que ces deux électorats ne découvrent qu’ils n’obtiendront pas ce pour quoi ils ont voté… Cela explique aussi en partie pourquoi elle tarde à rendre publics ses objectifs. D’une part, elle ne veut pas abattre toutes ses cartes avant d’avoir entamé la négociation. De l’autre, elle tient à se présenter devant le Parlement, en 2019, en vainqueur, afin d’assurer sa réélection.

Mais, écrit encore Rostowski, le Royaume-Uni est désormais fracturé en deux camps, très difficilement conciliables. Car les deux électorats, celui du Brexit et celui qui s’y est opposé, divergent sur nombre de sujets, comme l’environnement, la peine de mort, ou l’immigration. « Le Royaume-Uni approche d’un réalignement politique fondamental, pour lequel le gouvernement actuel est mal préparé », prévient-il. Très rapidement, il va devenir évident que, contrairement à ses prétentions, Theresa May ne peut pas obtenir « le meilleur deal possible », et sa popularité actuelle ne saurait durer.

Le Royaume-Uni va devoir négocier, parallèlement avec l’UE, des accords commerciaux avec ses autres partenaires. Au premier chef, les Etats-Unis et la Chine. Trump, estime Daniel Gros, pourrait être tenté de favoriser les Britanniques, dans l’idée d’affaiblir l’Union européenne qu’il considère comme un bloc commercial rival. Mais Trump dit aussi « America first ». Avec tous les pays qui enregistrent un excédent commercial, il entend « rééquilibrer » les échanges. Or, c’est le cas des îles britanniques… On voit mal pourquoi le président américains ouvrirait davantage son marché intérieure aux quelques secteurs dans lesquels les Britanniques sont compétitifs, comme l’aérospatial et l’automobile. Trump est plutôt une carte que joue May dans sa négociation avec les Européens : retenez-moi ou je suis ce dingue dans sa frénésie protectionniste.

Or, dans le nouveau monde de Trump, ce sont les blocs commerciaux qui feront la loi. Les Etats-Unis, la Chine et l’Union européenne, les trois plus puissants de la planète, seront bien placés pour imposer leurs règles. Tant pis pour le Royaume-Uni, qui ne fera pas le poids….

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