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Leo Strauss, phare bien involontaire des néo-conservateurs

5 min
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Entre les Anciens et les Modernes, il avait choisi les Ancien et jugeait le projet moderne nihiliste.

- Depuis lundi, je me sers du dernier livre d’un historien des idées américain, Mark Lilla, consacré aux penseurs réactionnaires pour vous en présenter certains. Après Franz Rosenzweig et Eric Voegelin, un troisième philosophe, Leo Strauss. Pourquoi ce derrnier est-il devenu le penseur-phare du néo-conservatisme, lui qui n’avait jamais manifesté le moindre intérêt pour la politique américaine ?

C’est un vrai mystère. Disparu en 1973 dans une certaine obscurité, ce professeur américain, né Juif allemand, a connu une espèce de gloire post-mortem qui n’a cessé de s’amplifier. Et c’est l’un de ses étudiants et disciples, Allan Bloom, qui a ramassé la mise avec un livre, L’âme désarmée, paru en 1987 avec un retentissement mondial. Allan Bloom y critiquait le déclin de la culture américaine et l’abandon des humanités. Mais qu’y avait-il donc dans les œuvres de Leo Strauss, ce philosophe érudit, qui puisse inspirer l’équipe de George Bush ? Qu’ont bien pu y trouver, pour justifier leur politique, des gens comme Paul Wolfowitz ou Irving Kristol qui s’en réclamaient ?

Hé bien ils ont d’abord trouvé chez Leo Strauss une critique extraordinairement radicale de la modernité, ou comme il disait du « projet moderne ». Pour lui, si on compare ce qui nous tient lieu de philosophie politique aux textes fondamentaux de l’Antiquité ou du Moyen Age, il n’y a pas photo. Les anciens nous étaient bien supérieurs. Leurs questions étaient les bonnes – celles que nous ne savons même plus poser. Citation : « les penseurs de jadis eurent des intuitions qui nous sont devenues inaccessibles (…) les limitations de notre esprit nous empêchent de les imaginer. » Intellectuellement, nous sommes tombés de plus en plus bas depuis les Lumières. Le nazisme étant, de ce point de vue, une espèce de degré zéro puisqu’il aurait constitué l’apogée du fameux « projet moderne ». Pour Hitler et les siens, écrivait Leo Strauss, « seul est vrai ce qui réussit ». Ils avaient atteint le point limite d’un nihilisme auquel nous ne sommes nullement étrangers.

Car nous autres, démocraties modernes, tout ce dont nous sommes capables, c’est de bricoler nos sociétés à l’aide de la boîte à outils d’une ingénierie empruntée aux sciences sociales. Nous n’avons pour horizon que l’accroissement des moyens de la puissance en toute méconnaissance du Bien et du Mal. Comme disait Strauss, qui avait le sens de la formule : « bon sens en détail, folie en gros ».

Bref, comme l’écrit Mark Lilla, Leo Strauss déplorait « l’abandon d’une manière de pensée issue du passé, qui lui semblait plus saine ». Pour les classiques, disait Leo Strauss, « la nature dictait les normes supérieures ». Nous croyons, nous, pouvoir édicter de telles normes sans nous référer à quelque horizon que ce soit. Aussi construisons-nous nos sociétés sur du sable. Etonnez-vous qu’elles s’écroulent.

Leo Strauss est surtout connu par sa critique du relativisme. Pour nous, tout est affaire de temps et de lieu. Rien n’est préférable, ni supérieur. Tout se vaut. Objection de Leo Strauss : « Non, toutes les civilisations ne sont pas également respectables, sinon l’anthropophagie n’est qu’une affaire de goût. »

En outre, ajoutait-il, « si nos principes n’ont d’autre fondement que notre préférence aveugle, rien n’est défendu de ce que l’audace de l’homme le poussera à faire. L’abandon actuel du droit naturel conduit au nihilisme. » Les nazis ont tout osé. Contrairement à ce que prétend la pensée progressiste, ils n’étaient pas animés par une hystérie de l’ordre et de l’obéissance, mais au contraire lancés dans le grand défoulement collectif d’une volonté de puissance « sans tabous, ni limites ».

Autre angle d’attaque contre la modernité : « l’historicisme, couplé en la croyance au caractère inéluctable du progrès est la plaie du monde contemporain, qui s’imagine supérieur aux époques qui l’ont précédé. » Or, cet historicisme, qui nous fait juger le passé de haut au nom de nos valeurs du jour, nous expose à être jugés nous-mêmes à notre tour demain. Et nos héritiers nous condamneront au nom de leurs valeurs, de même que nous nous croyons autorisés à condamner nos ancêtres. En outre, cette déformation nous empêche de comprendre ce que les grands penseurs du passé avaient à nous offrir. Nous ne parvenons plus à les penser « comme ils se pensaient eux-mêmes. »

Pour autant, on ne peut pas qualifier toute la philosophie de Leo Strauss de passéiste ou nostalgique. Il cherchait à donner un fondement solide à nos systèmes politiques et pensait l’avoir trouvé dans le droit naturel. Il cherchait des principes valables de manière universelle. Il disait : chaque société a son propre système de poids et de mesure, sa propre monnaie, mais les notions de distance, de poids et de valeur sont partout présentes.

Leo Strauss tenta de convaincre les Américains que leur système politique avait été bâti sur le droit naturel et qu’ils devaient renouer avec cet héritage. Les néo-conservateurs en tirèrent l’idée que leur pays avait une mission de rédemption historique mondiale et d’intervention tout azimut. L’anniversaire de sa mort coïncidant avec l’intervention en Irak, il en fut déclaré le penseur en chef. Mais comme l’écrit Mark Lilla, on a passé au crible tous ses écrits sans trouver la moindre trace d’une quelconque idée de droit d’ingérence. Mais il est possible aussi que Leo Strauss, par prudence, n’ait pas écrit tout ce qu’il pensait, comme il supposait l’avoir fait ses chers philosophes du Moyen-Age, Averroeè et Maïmonide…

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