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Les Amnésiques retrouvent la mémoire

6 min
À retrouver dans l'émission

Vichy, un passé qui ne veut pas passer

Je vous ai parlé toute la semaine d’un livre qui m’a paru rentrer dans le cadre de cette chronique, Les amnésiques, de Géraldine Schwarz. Concluons sur quelques notes personnelles concernant cet auteur à suivre.

Ses parents, Volker et Josiane, se sont rencontrés en terrain neutre : à Londres, en 1962. Son grand-père maternel, un gendarme, avait été muté, après la guerre, dans la zone d’occupation française, en Allemagne. Dans sa famille, on savait à quelle vitesse vertigineuse ce pays s’était reconstruit. Quand la famille de son père vint rendre visite à celle de sa mère pour la première fois, en 1971, les Allemands trouvèrent la France pauvre et en retard. Une partie de la famille de la jeune épouse refusa de rencontrer son mari allemand. « Qu’est-ce que je viens d’apprendre, que tu te maries avec un boche ? C’est une honte pour la famille. » Mais c’est que la France de cette époque n’avait pas entrepris de regarder son passé en face. Elle aussi vivait dans le déni.

Les étapes d'une prise de conscience

Et l’auteur des amnésiques retrace les étapes d’une prise de conscience. Elle s’ouvre par le film Le chagrin et la pitié, de Max Ophuls, censuré par l’ORTF en 1971. Consulté, le général de Gaulle, qui vient de prendre son congé d’avec l’histoire, lâche : « la France n’a pas besoin de vérités ; la France a besoin d’espoir ». N’empêche : en 1973, le livre d’un historien américain, Robert Paxton, La France de Vichy démontre que la collaboration fut bien une initiative française. L’Allemagne ne demandait rien d’autre que des livraisons alimentaires et industrielles, et que l’ordre règne dans la France vaincue. C’est l’Etat français qui, pour négocier une place dans la future « Europe nouvelle » des nazis, prit des initiatives monstrueuses, comme celle de livrer aux Allemands des enfants juifs. Le film de Claude Lanzmann, Shoah, en 1985, marque une étape décisive de la prise de conscience des Français. « Les langues se délient, écrit Géraldine Schwarz. Les juifs silencieux se mirent à parler. »

On le devine, étudiante à la Sorbonne, Géraldine Schwarz, se passionnait pour cette période. Elle tombe sur un professeur qu’elle ne nomme pas, mais qui est très certainement François-Georges Dreyfus. Celui-ci lui ressert la thèse si commode selon laquelle Pétain aurait résisté secrètement à l’occupant… Mais plusieurs responsables de premier plan des exactions commises par le régime de Vichy avaient commencé à rendre des comptes. Le premier à tomber, Maurice Papon, est inculpé de crimes contre l’humanité en 1983, alors que ce responsable de nombreuses déportations en Gironde, avait poursuivi une brillante carrière sous la V° République. En 1989, c’est le chef de la Milice de Lyon, Paul Touvier, qui est arrêté à son tour et condamné en 1994 pour crimes contre l’humanité. René Bousquet, protégé par Mitterrand pour de très obscures raisons, est à son tour rattrapé par son passé.

En France aussi, le refoulé, celui de Vichy, fait retour

Jusqu’en 1992, comme on sait, François Mitterrand a fait fleurir tous les ans la tombe du maréchal. Pour les hommes de sa génération, l’ombre du vainqueur de Verdun recouvrait la silhouette moins glorieuse du chef de la France de Vichy. En 1995, Jacques Chirac prend la responsabilité historique assume les crimes du régime de Vichy au nom de l’Etat français. C’est une rupture complète avec la thèse gaulliste, selon laquelle le gouvernement de Vichy, fruit d’un coup d’Etat institutionnel et formé dans un pays occupé, n’avait pas de réalité légale. Pour le général, ce micro-Etat ridicule et replié dans des hôtels et des casinos de ville d’eau était « nul et non advenu ». La République n’avait jamais connu d’interruption légale : il l’avait emportée avec lui, à Londres.

La double appartenance culturelle de Géraldine Schwarz, jeune femme élevée en France, ayant étudié ensuite dans les deux pays, avant de se fixer définitivement à Berlin, lui permet un certain nombre de comparaisons très éclairantes entre nos deux pays. Pour elle, les observations faites par Madame de Staël au début du XIX° siècle conservent une étonnante actualité. Les Français, disait-elle, sont « esclaves de la mode » ; ils suivent les opinions du jour. Redoutant par-dessus tout le ridicule, ils manquent de sincérité. Ils ont fait de la conversation un art spirituel, mais leurs paroles ne les engagent pas : elles sont déconnectées de leurs actes. Ces observations conservent une grande pertinence. Il suffit, à certains de se réclamer du Camp du Bien, pour obtenir le silence sur leurs malhonnêtetés, l’absolution de leurs méfaits… Les Allemands, au contraire, « n’entendent pas un mot sans en tirer une conséquence et ne conçoivent pas qu’on puisse traiter la parole en art libéral, qui n’a ni but, ni résultat que le plaisir qu’on y trouve. »

Plus original : Géraldine Schwarz observe que les Allemands, qu’on dit tellement respectueux de l’autorité, ont mis en place, depuis la guerre, toute sorte d’institutions qui permettent de contester l’autorité lorsqu’elle est utilisée de manière injuste. Rien de tel en France, où domine, pour cause de méritocratie, - je cite - « une sorte d’aristocratie aux réactions claniques, ignorante de ses propres limites et de la valeur des self-made men. »

L'Allemagne réunifiée

Les derniers événements historiques couverts par Les amnésiques sont la réunification de l’Allemagne et l’arrivée d’un million de migrants durant l’année 2015. Elle donne une description réaliste de l’affligeante laideur de Berlin est, où son économiste de père travailla à la restructuration d’un système de production communiste parfaitement inefficace, mais qui avait profondément imprégné les mentalités. Les habitants de ce morne pays, espionné en permanence par la Stasi, la police politique la plus perfectionnée de tous les temps, étaient habitués à subir leurs vies et à ne jamais prendre la moindre initiative. C’est dans ces Länder qu’aujourd’hui, l’AFD obtient ses meilleurs scores.

Il faut lire Les amnésiques de Géraldine Schwarz, c’est un livre informé, intelligent et d’une grande honnêteté.

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