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Elizabeth Warren, en campagne au Dartmouth College

Les bobos et les totos peuvent-ils faire gagner ou perdre le Parti démocrate, l'an prochain ?

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Face à Trump, est-il politiquement payant de jouer la carte du néo-gauchisme ?

Elizabeth Warren, en campagne au Dartmouth College
Elizabeth Warren, en campagne au Dartmouth College Crédits : Preston Ehrler/SOPA Images/LightRocket - Getty

Moyennisation et course au centre : la démocratie américaine d'hier.

Depuis Tocqueville, nous savons que les Etats-Unis sont le laboratoire de la démocratie. Les tendances de fonds, celles qui vont bouleverser nos mœurs et notre vie politique y naissent. Dans sa conclusion à la Seconde édition de son ouvrage fameux, De la démocratie en Amérique, Tocqueville écrivait que l’un des traits les plus frappants et les plus généraux du système démocratique lui paraissait, une forme de moyennisation. Je cite : « Presque tous les extrêmes s’adoucissent et s’émoussent ; _presque tous les points saillants s’effacent pour faire place à quelque chose de moyen_, qui est tout à la fois moins haut et moins bas, moins brillant et moins obscur que ce qui se voyait dans le monde. » 

Tocqueville, l’aristocrate, déplorait cette tendance à l’uniformisation et au conformisme, qu’il avait été l’un des premiers à déceler dans la dynamique interne des démocraties. Il la voyait à l’œuvre à la fois dans l’évolution sociale et dans les programmes politiques des  partis en compétition pour le pouvoir. Les grandes passions intellectuelles et les grandes ambitions personnelles, caractéristiques des régimes aristocratiques, étaient censées disparaître. A leur place, la défense de petits intérêts vulgaires, la recherche de consensus, avec le risque de la tyrannie majoritaire. 

L'art du compromis et le respect mutuel. 

Oui, tout a ainsi longtemps convergé vers le centre, aux Etats-Unis. Jusqu’à la fin des années soixante, il y avait des républicains de gauche et des démocrates de droite. Et jusqu’à une date très récente, les élections se gagnaient au centre. Il fallait convaincre la frange des électeurs indécis, ceux qu’on appelle les « indépendants », qui refusent leur fidélité à l’un des deux grands partis rivaux, Démocrates et Républicains. Le système bipartisan lui-même était censé prévenir toute dérive extrémiste. Les radicaux étaient marginalisés. Dans les années quatre-vingt dix, on inventa même la triangulation : avec Bill Clinton, la gauche favorisait le business et s’était faite sécuritaire, tandis que la droite promettait des programmes sociaux ambitieux...

Les présidents élus étaient souvent contraints de modérer leur programme de gouvernement, afin de trouver des arrangements avec des majorités au Congrès passées, lors des mid-termes, à l’opposition. La démocratie, ont toujours dit les libéraux, repose sur l'art de trouver des compromis. Les partis en compétition   sont des rivaux dont les idées peuvent se compléter utilement. Et non pas des ennemis mortels qui recherchent l'élimination de l'autre, comme le font les partis totalitaires. 

Une polarisation idéologique qui se traduit par un antagonisme politique destructeur. 

Cette période est terminée. L’élection de Trump y a mis fin. Le système politique des Etats-Unis paraît dorénavant inapte à susciter des compromis. La polarisation idéologique a atteint des niveaux jamais connus depuis la Guerre de Sécession. Elle n’oppose plus le Sud esclavagiste au Nord industriel, mais les habitants des grandes villes – en particulier celles des deux côtés, atlantique et pacifique, à ceux des comtés en déshérence de l’Amérique profonde

Les riches aux pauvres. Ceux qui veillent sur leur ligne à ceux qui se nourrissent mal et que menace l’obésité. Mais, contrairement à tout ce qu’enseigne le marxisme, ce sont dorénavant les pauvres qui votent à droite parce qu'ils se sentent méprisés et rejetés, et les riches, à gauche. Le niveau d’éducation fait la différence.

De ce clivage, le livre de Laurence Simon, Les bobos américains offre un aperçu saisissant. L’auteure, ancienne chef du bureau de Radio France aux Etats-Unis, s’est installée sur place et a pris la nationalité américaine. Elle décrit une Amérique écartelée entre une ancienne classe ouvrière abandonnée à son sort, survivant des aides sociales (tickets alimentaires, aides au logement et aux factures domestiques, Medicaid), d’un côté, et de l’autre, l’Amérique des bobos, ces urbains passés par les bonnes universités où ils ont été copieusement endoctrinés. Car selon Laurence Simon, les bobos sont devenus les suiveurs des « totos » - une élite intellectuelle convertie aux nouvelles idéologies totalitaires de la gauche radicale. 

Le Parti démocrate doit-il se dégager de l'influence des "totos" ?

Persuadés de sa supériorité morale, cette nouvelle gauche fait régner, depuis déjà plusieurs décennies, sur les campus, comme dans les médias, un climat intellectuel délétère. Les étudiants ne sont plus invités à débattre, mais à assumer des identités, de préférence victimaires. Et à empêcher, à interdire, à proscrire tout ce qui s’écarte d’un Politiquement Correct, conçu de manière de plus en plus restrictive. Depuis le temps que se poursuit cette entreprise d’endoctrinement, il était inévitable, selon Laurence Simon, que cela se traduise par une gauchisation du Parti démocrate.

Et c’est, en effet, ce qui se produit. Mais un populisme de gauche doit-il faire face au populisme de droite, incarné par Trump ? La question que se posent les stratèges du Parti démocrate est : pour l’emporter, face à Trump en 2020, faut-il miser sur une candidature « excitante », une personnalité qui galvanise les électeurs démocrates et les poussent à venir voter ? Ou plutôt sur une personnalité moins clivante, capable de rassurer un électorat centriste, dérouté par la récente radicalisation des démocrates ? 

Interrogé sur cette question par le New York Times, le politologue Dave Wasserman doute que les électeurs de la classe ouvrière blanche puissent être séduits par ce tournant. Les démocrates devraient plutôt se débarrasser de l’image "d’élites des deux côtes" que trimbalent l’universitaire Elizabeth Warren ou Kamala Harris, sénatrice de Californie, pressenties pour la candidature. 

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