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Les dangers (nihilisme) d'une certaine quête d'authenticité

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L'expérience de la Grande Guerre est apparue, à certains penseurs allemands, comme une traversée des apparences et la liquidation de la civilité bourgeoise au profit d'une "vie dirigée par l'instinct".

Hier, nous avons abordé la question de l’authenticité en politique et de la manière dont les politiciens populistes s’en servent pour tenter de se distinguer. Mais l’histoire littéraire et intellectuelle montre que l’idée d’authenticité a pris des sens bien différents selon les époques.

C’est, on l’a dit, avec Rousseau que commence le procès en inauthenticité fait à la société au nom de l’originalité de l’individu. Le monde moderne nous enferme dans des rôles sociaux ; il nous oblige à emprunter des masques, à nous travestir. En outre, insiste Rousseau, nous sommes prisonniers de l’image qu’autrui se forme de nous. Il faut donc arracher les masques et renoncer aux artifices de présentation qui font régner l’hypocrisie à la cour, comme à la ville. Rousseau frappe les trois coups d’une esthétique nouvelle, l’esthétique de la sincérité. « Mon cœur est transparent comme le cristal et ne peut rien cacher de ce qui s’y passe », écrit Jean-Jacques. Et d’appeler ses contemporains à se présenter pour ce qu’ils sont dans leur vérité. Il donne lui-même l’exemple de cette transparence absolue, en publiant ses fameuses Confessions où il ne cache rien, ne se ménage pas.

Je vous ai déjà cité cette observation de Lionel Trilling, « pour l’Anglais, être sincère, signifie s’exprimer sans duplicité, ni mensonge. Pour le Français, cela consiste à dire la vérité sur soi-même. » Rousseau en constitue une parfaite illustration. Aussi notre Jean-Jacques n’a-t-il aucun équivalent de l’autre côté de la Manche. Tandis que chez Jane Austen, se manifeste, une génération plus tard, la sincérité au sens anglais.

Au XIX° et au XX° siècle, toujours selon Trilling, la littérature semble s’être donnée pour mission de raviver l’authenticité que la société nous avait ravie, sous la forme de ce qu’il appelle une « force primitive d’être ». Plus on se rapproche du XX° siècle, en effet, plus cette quête d’authenticité se radicalise et se rapproche d’une forme de nihilisme. Les nihilistes russes aussi prétendent « arracher les masques sociaux ».

Joseph Conrad fut l’un des critiques les plus lucides de ce leur matérialisme cynique, notamment dans son roman Sous les yeux de l’Occident. Dans un autre roman, Au cœur des ténèbres, il montre le caractère radicalement antisocial que prend dorénavant, en Occident, la quête d’authenticité personnelle. L’histoire est celle d’une régression personnelle vers le chaos primitif et la sauvagerie, par la liquidation du surmoi social. Au cœur des ténèbres, transposé au Vietnam par Francis Coppola avec Apocalypse Now, confronte deux personnages antithétiques. Un officier de marine, personnage dévoué à la morale sociale en usage, est fasciné par un esprit en rupture, Kurtz. Ce dernier, écrit Trilling, « s’enfonce sous l’édifice de la civilisation, vers la vérité irréductible de l’homme, vers les profondeurs de sa nature et les ténèbres de son cœur ». Mais cette authenticité humaine est noire et désespérée.

On voudrait risquer ici l’hypothèse selon laquelle l’expérience de la Grande Guerre aurait intensifié, exaspéré, mais aussi généralisé dans l’esprit d’une génération européenne entière, cette quête morbide d’authenticité. Elle est très présente dans la littérature d’extrême droite d’après-guerre. Ernst Von Salomon estime ainsi, dans Histoire Proche, que le combattant ayant subi, dans les tranchées, l’épreuve d’une traversée des apparences, s’est délesté des conventions sociales qui régissaient la vie bourgeoise. Et il oppose désormais « la vie dirigée par l’instinct », à l’univers « régi par les conventions sociales ». La première correspond, selon lui, à la vérité des temps nouveaux et elle est impitoyable. Le second, l’univers des conventions sociales, est « entré en putréfaction » ; il est condamné, avec l’humanisme, les bonnes manières et la morale bourgeoise. L’authenticité signifie ici l’adhésion à un idéal de vie violente, de poursuite dans le temps de paix de la mentalité du temps de guerre.

Au vu des dégâts humains incalculables provoqués par cette mentalité nouvelle, « moderne » et nihiliste, lors de la Seconde Guerre Mondiale, on comprend que certains penseurs aient voulu tirer la sonnette d’alarme. Theodor Adorno a publié en 1964 une charge véhémente intitulée Le jargon de l’authenticité. Il visait essentiellement Heidegger, qui était parvenu à faire oublier un peu vite son engagement national-socialiste. Adorno baptisait ironiquement « les authentiques », (die Eigentlichen), ces penseurs qu’il accusait d’avoir survécu à la chute du régime hitlérien, alors qu’ils avaient contribué à en légitimer l’idéologie sur le plan philosophique.

La langue philosophique allemande de l’époque, certains mots, certaines expressions portaient, selon lui, les stigmates de cette idéologie mortifère. Une manière de sacraliser le langage continuait à produire ses effets d’envoûtement et de brouillage. Or, la plupart de ces expressions, relevait Adorno, se rapportaient à la « constellation » intellectuelle de « l’authenticité ». Ainsi des métaphores de l’enracinement, de la mission, de la profondeur. Tout un verbiage archaïsant qui donnait l’impression de la profondeur de pensée, mais n’était, à ses yeux, qu’un ensorcellement, un engourdissement de l’esprit critique. Au passage, il relevait que l’authenticité, chez Heidegger, renvoie à l’idée d’un destin imposé, à une adéquation avec sa nation, son sol et sa langue. Et non pas à une originalité personnelle, issue d’un libre choix. On voit combien les choses avaient changé depuis Rousseau.

Il faudrait citer aussi un livre qui a eu une grande influence dans le monde intellectuel anglo-saxon, mais qui n’a pas été traduit en français, The Politics of Authenticity. Radical Individualism and the Emergence of Modern Society. Publié en 1970, par un penseur marxiste, Marshall Berman, il montre comment être soi-même est devenu une tâche difficile dans le monde de l’aliénation.

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