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Les démocrates se sont fourvoyés du côté des politiques de l'identité

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A l'heure de la remise en cause des stratégies qui ont provoqué ses défaites de 2016, le Parti démocrate américain s'interroge. Une réponse de Mark Lilla.

Le Parti démocrate, le grand perdant des élections de l’an dernier, a entamé une réflexion autocritique sur les causes de son échec. Hier, j'évoquai l’idéologie méritocratique qui lui a fait perdre la classe ouvrière. Aujourd’hui, je voudrais vous présenter un essai que vient de publier Mark Lilla, The Once and Future Liberal. After Identity Politics. Le Libéral d’autrefois et d’aujourd’hui, après la politique de l’identité. On rappellera qu’aux Etats-Unis, liberal veut dire de gauche. Ce livre constitue une charge contre le tournant « identitaire » pris par le Parti démocrate sous l’influence des idéologues de campus. Depuis la défaite de l’an dernier, la gauche américaine se demande ce qui l’a fait perdre, tant aux présidentielles qu’au Congrès et dans les élections aux postes de gouverneurs d’Etats : l’inquiétude économique ou l’inquiétude culturelle ? Mark Lilla répond : la seconde.

Le message de la gauche, écrit Lilla, a toujours été universaliste. Sans remonter aux Lumières, le New Deal de Roosevelt et la Big Society de Lyndon Johnson s’adressaient à l’Amérique tout entière. Or, depuis quelques temps, au lieu de mettre l’accent sur ce qui rassemble, la gauche américaine s’est polarisée sur ce qui divise : en épousant la politique des identités.

Mark Lilla fait remonter l’origine intellectuelle de cette déviation au début des années 1970. C’est alors que la Nouvelle Gauche de l’époque a proclamé « the personal is the political ». Mais cette expression pouvait avoir deux sens, commente Lilla. Elle pouvait signifier – et c’était, du reste, le message original : il y a du pouvoir partout, y compris dans la vie privée. Il y a des rapports de domination au sein de la famille, dans l’entreprise. Etre de gauche, c’est lutter aux côté des dominés pour leur émancipation.

Mais l’expression the personal is the political a été progressivement prise dans un autre sens, que Lilla qualifie de « romantique ». Elle traduit alors la revendication d’une différence, un désir d’expression de soi qui exige une reconnaissance de la part de la société. Il peut s’agir d’une identité fondée sur l’appartenance à un groupe ethnique, à une minorité sexuelle, ou à un collectif de toute nature qui se trouve ainsi naturalisé. Et la politique se met alors à refléter l’identité. On ne se bat plus contre la domination de manière générale, comme le faisaient les mouvements pour les droits civiques des années 1960, derrière Martin Luther King, mais pour les intérêts particuliers de son groupe d’appartenance. On ne lutte plus pour la vérité et la justice, mais pour obtenir des avantages en faveur de sa communauté.

Progressivement, la gauche s’est laissé entraîner dans la défense des droits particuliers. Lesquels entrent nécessairement en concurrence et souvent en conflit. Qu’on pense en particulier aux conflits inévitables entre revendications culturelles islamistes et féministes, qui ne sauraient aisément « converger ».

En raison de cette concurrence, les mouvements de la gauche radicale subissent une attraction centrifuge. Au lieu de rassembler des luttes éparses autour d’un objectif central d’émancipation collective, ils ne cessent de s’éparpiller. Ils éclatent en micro-mouvements de plus en plus centrés sur un seul thème, une identité de plus en plus spécifique. Lesbiennes contre féministes hétérosexuelles, etc. Ces identités se livrent entre elles à des surenchères symboliques qui nuisent à leurs causes et les décrédibilisent.

Et pourquoi le Parti démocrate se serait-il aligné sur ces positions au détriment de son message original, selon Mark Lilla ? Parce que Ses dirigeants ont pensé, à partir des années 1980, fédérer ainsi tous ces mouvements en une coalition nécessairement majoritaire. Ils se sont trompés. Pendant ce temps, les Républicains, de leur côté, partaient à la conquête de la classe ouvrière, sur le terrain, en s’investissant dans la politique locale, loin des grands débats idéologiques.

Dans un article donné cet été au Wall Street Journal, Mark Lilla fait part de son désarroi de professeur devant une évolution : « Je suis frappé par la différence de plus en plus sensible qui existe entre mes étudiants conservateurs, qui se montrent capables d’entrer en dialogue, parce qu’ils font référence à des principes généraux et les étudiants de gauche, qui s’expriment « en tant que ceci » ou « en tant que cela », bref au nom de leur appartenance. De ce fait, ils éprouvent beaucoup de difficultés à entrer en dialogue avec quiconque n’appartient pas à leur groupe d’appartenance. » Les positions ne peuvent plus être évaluées en fonction de leur véracité, mais de leur authenticité. On ne cherche plus à distinguer le vrai du faux, mais le pur de l’impur – le degré d’authenticité par rapport à la « culture » invoquée à l’origine de son « identité ».

Les libéraux, déplore Lilla, se sont perdus eux-mêmes dans les fourrés des politiques de l’identité et ont développé une rhétorique du ressentiment, qui a pour effet de désunir. » Ils ont déserté les élections locales par mépris pour le peuple qui vit « entre les deux côtes » de l’Amérique. « On aurait pu penser que, face au dogme de l’individualisme radical imposé par le reaganisme, les démocrates auraient utilisé leurs positions au sein du système éducatif pour enseigner aux jeunes gens qu’ils partagent un même destin avec tous leurs concitoyens et qu’ils ont des devoirs envers eux. Au lieu de ça, ils forment leurs étudiants à se faire les spéléologues de leurs identités personnelles et les abandonnent à leur absence de curiosité pour le monde extérieur. »

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