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Épisode 4 :

Complotisme : quelle défense pour les démocraties ?

5 min
À retrouver dans l'émission

On peut considérer les adeptes de QAnon comme des doux dingues. Ce serait passer à côté du danger bien réel que ces romans noirs pour crédules représentent pour nos démocraties. Sans un minimum d'évidences partagées en effet, le dialogue démocratique cède la place à l'affrontement et à la violence.

Quelles stratégies les démocraties peuvent-elles mettre en oeuvre pour se protéger des théories complotistes qui redoublent les polarisations partisanes et fragmentent ses sociétés ?
Quelles stratégies les démocraties peuvent-elles mettre en oeuvre pour se protéger des théories complotistes qui redoublent les polarisations partisanes et fragmentent ses sociétés ? Crédits : PM Images - Getty

Les sociétés démocratiques reposent sur un certain nombre d’évidences partagées, sur un minimum de confiance envers les institutions et entre les citoyens eux-mêmes. Lorsque ces socles sont minés, on est menacé par ce que Yascha Mounk a baptisé la "déconsolidation démocratique"

Que nous arrive-t-il, à nous habitants d’un monde commun, qui ne paraît plus être un monde en commun ? Nancy Rosenblum et Russell Muirhead, spécialistes des théories complotistes

La "_désorientation"_, le sentiment qu’aucune description d’un fait ou d’un événement n’a suffisamment de valeur épistémologique pour qu’on puisse y souscrire absolument arrange bien les dirigeants populistes. Elle leur permet de présenter leur version des faits, aussi "alternative" qu’elle soit, comme tout aussi valable que n’importe quelle autre.

"_La démocratie a besoin de rambardes de sécurité"_écrivent-ils encore dans leur ouvrage A Lot of People Are Saying. Les "entrepreneurs en conspiration" s’évertuent justement à les démanteler. Dés lors qu’on dépeint ses opposants comme des criminels qu’il faudrait jeter en prison, le dialogue démocratique s’avère compromis. On ne discute pas avec des criminels, on les combat. Et leur victoire électorale est alors considérée comme une trahison nationale. On ne s’étonnera pas si une telle perception, dés lors qu’elle est répandue dans un public suffisamment large, pousse certains à la violence

Donald Trump a déjà prévenu ses partisans que son probable échec électoral, en novembre, ne pourrait être attribué qu’à des fraudes électorales. Dans un pays surarmé comme les Etats-Unis, qui sait à quelles extrémités ces théories complotistes, propagées par le président en personne, pourraient pousser certains fanatiques en cas de non-réélection ? 

La gouvernance d'Internet en question

Que peut-on faire pour protéger nos institutions démocratiques de ce genre de danger ? La première possibilité, c’est de ne rien faire du tout. Miser sur le fait qu’à l’heure d’Internet, une rumeur en remplace vite une autre et que le public trouve de nouveaux sujets de distraction. Après tout, pour beaucoup de gens, il ne s’agit que d’un jeu. Ils y croient sans y croire, comme on dit. 

Mais Anheier et Roemmelle estiment que ce n’est pas tenable : cela fait trop peu de cas des dégâts à l’encontre de l’esprit public. Ce qu’ils préconisent ? Une meilleure supervision, une gouvernance indépendante et une application renforcée des lois. La surveillance des sites web, des réseaux sociaux, des organes d’information permettrait de déceler, dès sa naissance, la formation d’une rumeur complotiste. 

Le rêve d’une instance rigoureusement indépendante des gouvernements de surveillance de l’Internet contredit frontalement l’idéologie libérale qui animait les créateurs du réseau numérique mondial. Et les sites de fact-checking eux-mêmes ont été bien des fois pris en flagrant délit de biais idéologiques. Car comment concilier l’existence d’une telle agence, surtout si elle est dotée de pouvoirs, avec le pluralisme d’opinion, la liberté d’expression et l’égalité entre les participants, qui ont été les principales contributions de l’Internet à notre modernité démocratique ? 

Notre perplexité croissante face à la réalité

Face à la déligitimation des discours d’expertise, à la méfiance entretenue envers les élites du savoir et du pouvoir, il n’y a pas de recette magique. Et comment réagir, lorsque cette mise en cause provient du plus haut niveau, de la présidence elle-même, comme c’est le cas en ce moment aux Etats-Unis et dans plusieurs autres pays ? Selon Uscinski, les politiciens sont devenus, de nos jours, les principaux pourvoyeurs de théories conspirationnistes. 

Ils sont relayés par des puissances étrangères qui ne se privent pas de contrôler étroitement et de censurer l’usage de l’internet chez elles, tout en utilisant la liberté dont il jouit chez leurs adversaires libéraux pour les déstabiliser par des campagnes de désinformation. Contrairement à ce que l’on a cru au départ, il s’agit moins de favoriser le candidat que Russie, Chine ou Iran jugent le plus propice à leurs intérêts, qu’à semer le trouble, la désorientation. A créer le chaos en aggravant les clivages qui fragilisent de l’intérieur des régimes bâtis justement sur l’idée de la pluralité des offres politiques et la concurrence entre elles.

Le politologue britannique David Runciman, auteur d’un essai fameux consacré aux périls dont nos démocraties pourraient bien finir par périr, How Democracy Ends suggère que "la diffusion des théories conspiratives est le symptôme de notre perplexité croissante à propos de la réalité elle-même." C’est le fond du problème…

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