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Manifestation en 1920 à Binghamton, d'une marche du Ku Klux Klan "America first"

Quand la notion de "racisme systémique" entre dans un dictionnaire américain

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Signe des temps, le dictionnaire Merriam-Webster vient d'actualiser, dans sa version en ligne, son entrée "Racism". Au-delà des batailles sémantiques, retour sur les prolégomènes d'une prise de conscience tardive.

Manifestation en 1920 à Binghamton, d'une marche du Ku Klux Klan "America first"
Manifestation en 1920 à Binghamton, d'une marche du Ku Klux Klan "America first" Crédits : Bettmann - Getty

Le Merriam-Webster est l’un des plus anciens dictionnaires jamais édité aux Etats-Unis. Il a été créé, en effet, par Noah Webster en 1828. La définition qu’il donnait du racisme il y a trois mois était la suivante : "croyance selon laquelle la race est le déterminant primordial des capacités et des caractéristiques humaines et les différences raciales produisent la supériorité inhérente d’une race particulière."

Les responsables éditoriaux du fameux dictionnaire ont été contactés par une jeune militante noire, étudiante à l’université Drake, dans l’Iowa. Elle leur a reproché de ne pas tenir compte du "racisme systémique" qui est "le lot des Noirs américains". 

Du coup, la définition corrigée du racisme est devenue : "Doctrine ou programme politique basé sur le postulat du racisme et conçu pour mettre en œuvre ses principes". Mais encore : "Oppression systémique d’un groupe racial au bénéfice d’un autre, sur les plans sociaux, économiques et politiques". Selon le responsable éditorial du dictionnaire, Peter Sokolowski, il s’agit d’illustrer ainsi l’idée "d’une structure de pouvoir asymétrique, entre Blancs et Noirs" dans les institutions américaines elles-mêmes. 

Archéologie des définitions du racisme

Le linguiste et lexicographe Ben Zimmer s’est amusé, pour The Atlantic, à reconstituer une espèce "d'archéologie" des définitions données par le Merriam-Webster du mot "racisme" au cours des années. 

Il relève d’abord que le premier dictionnaire de langue anglaise à avoir consacré le terme « racisme » est l’Oxford English Dictionary, en 1903. Du côté américain, le Meriam-Webster ignore le racism, en 1934, et lui préfère racialism. Mais dès l’année suivante, 1935, racism fait son apparition. Il renvoie, à cette époque, aux Etats-Unis, à "l’idéologie totalitarienne nazie". Extrait de la définition : "prétention nazie à la supériorité teutonique et l’antisémitisme qui l’accompagne". Ne cherchez pas les racistes, ils sont de l’autre côté de l’Atlantique…

Le révérend John Lafarge, contributeur américain à une dénonciation du racisme

Pourtant, il existait déjà, à l’époque, des militants antiracistes aux Etats-Unis. L’un des plus connus était le Révérend Père John Lafarge Jr. Ce jésuite avait publié en 1937, un essai intitulé Interracial Justice : A Study of the Catholic Doctrine of Race Relations. Lafarge a participé au groupe d’intellectuels catholiques réuni par le pape Pie XI, pour rédiger la fameuse encyclique Humani generis unitas (L’unité de race humaine) qui, enfonçait le clou de la précédente, Mit Brennender Sorge, condamnant absolument l’antisémitisme nazi et le racisme de manière générale. 

Hélas, Pie XI est mort le 10 février 1939, alors que l’encyclique condamnant le racisme était sur son bureau. Et son successeur, Pie XII, beaucoup plus ambigu envers le régime nazi qu’il espérait ménager, s’est bien gardé de la promulguer. 

Quel racisme ? 

Comme l’écrit Samuel Kronen dans Quillette, jusqu’à une période récente, on englobait sous le terme racisme des comportements individuels ; des réflexes d’antipathie envers un « autre », entretenus par des stéréotypes, et justifiant des discriminations. Par "racisme structurel", ou "institutionnel", ou "systémique", on entend tout autre chose. Une spécificité inscrite dans les institutions et imprégnant, de manière éventuellement inconsciente, le comportement des individus. 

Dans un article de la revue The Atlantic, John Rice estime qu’on devrait distinguer trois niveaux de racisme : 

  • Le premier renvoie aux comportements individuels racistes, tels qu’on les a connus autrefois. 

S'il y a encore des comportements racistes de ce type dans la police, comme l'illustre le cas de George Floyd, selon John Rice, ils sont devenus plus rares dans les Etats-Unis d’aujourd’hui :

Il y a peu de choses que les Blancs américains redoutent davantage qu’être dénoncés comme racistes. Etre dévoilé publiquement comme raciste, c’est être accusé du crime moral du plus haut degré en Amérique. John Rice

  • Le deuxième niveau du racisme, c’est tourner le dos à ceux qui se battent contre le racisme, ou les diaboliser.

Mais "finalement, le pire racisme, celui donc du "troisième degré", c’est celui dont font preuve les institutions et les sociétés " lorsqu’elles ne défont pas les pratiques qui désavantagent les gens de couleur dans la compétition avec les Blancs, en particulier dans leurs carrières professionnelles. " John Rice dirige une ONG, Management Leadership for Tomorrow, qui se bat pour faire parvenir des diplômés des minorités ethniques à des postes importants dans les entreprises. On nous oppose les critères de la méritocratie, écrit-il, mais améliorer la diversité ne compromet pas l’excellence, rétorque-t-il.

Un concept trop vague pour être réellement opératoire ?

Il y a un risque à ne pas distinguer le racisme des "inégalités de réussite entre races", rétorque Samuel Kronen. "En menant une guerre culturelle contre une force structurelle, intangible et généralisée, on se prive de la possibilité d’identifier les actes de racisme et d’en faire honte à leurs auteurs. "Racisme systémique" est une idée de peu d’usage, qui refuse de reconnaître les progrès accomplis dans la stigmatisation des préjugés et la promotion de normes de respect mutuel et de tolérance."

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