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Les échecs d'Erdogan sur le plan extérieur

6 min
À retrouver dans l'émission

Hier encore, pôle d'équilibre régional et modèle d'un islamisme conservateur et démocratique, la Turquie enregistre aujourd'hui de nombreux échecs.

Le référendum qui aura lieu le 16 du mois prochain en Turquie est destiné à conférer des pouvoirs exceptionnels à Erdogan, devenu président de la République turque, après avoir exercé longtemps les fonctions de premier ministre. Hier, nous mettions en lumière les échecs enregistrés par Erdogan sur le plan intérieur. Peut-on considérer que ces échecs ont été compensés par des succès sur le plan extérieur ?

Certainement pas. Là encore, de formidables occasions ont été perdues. La Turquie disposait pourtant de formidables atouts : elle constitue un élément central du dispositif de l’OTAN, en contrôlant le passage de la mer Noire à la Méditerranée. Ce pourquoi les Occidentaux, dans le passé, ont passé bien des choses à ce pays… Mais surtout, à l’époque des Printemps arabes, le modèle « islamiste-conservateur » sunnite turc a inspiré les démocrates de nombreux pays arabes. L’AKP paraissait avoir démontré que l’islamisme était compatible avec la démocratie, la paix et la prospérité. Enfin, la Turquie, il y a dix ans, semblait avoir atteint une sorte d’idéal : en paix avec tous ses voisins, elle était redevenue un pôle d’équilibre et la grande puissance régionale.

Aujourd’hui, l’échec est à peu près total sur tous les plans. Loin d’avoir contribué à pacifier la situation au Moyen-Orient, c’est la Turquie qui semble entraînée dans le maelstrom de violence voisin. Au moins 14 attentats meurtriers ont eu lieu en Turquie durant l’année 2016, qui ont coûté la vie à plusieurs centaines de personnes. Parmi les plus spectaculaires, on se souvient de l’assassinat de l’ambassadeur de Russie, Andreï Karlov, à Ankara, au cours du vernissage d’une exposition, par un membre de la police turque. Mais il faut souligner que certains de ces attentats ont visé explicitement des étrangers, afin de frapper la Turquie au tourisme – secteur économique vital, pour ce pays. C’est notamment le cas de l’attentat commis lors des premières heures de la nouvelle année, au nightclub Reina d’Istanbul.

Revendiqué par l’Etat islamique, il s’inscrit cependant dans le cadre d’une campagne de propagande contre les fêtes de Noël et de Nouvel An, auquel l’Etat turc a lui-même contribué. Des publications proches de l’AKP ont averti qu’offrir des cadeaux aux enfants en cette période de l’année devait être considéré comme « non-turc » et « non-islamique ». La très officielle Direction des affaires religieuses a rédigé un sermon en ce sens, lu dans toutes les mosquées du pays. En combattant les mœurs et coutumes européennes, introduites par Ataturk, la direction islamiste du pays ne cesse de démontrer qu’elle ne souhaite pas réellement faire partie du club européen. Résultat : les revenus du tourisme ont baissé de 10 % l’an dernier. Et surtout : la situation intérieure a provoqué un net recul des investissements directs étrangers.

En mars 2013, Abdullah Ocalan, le chef du PKK, lance, depuis sa prison, un appel au cessez-le-feu avec la Turquie, accusée depuis longtemps de réprimer cette minorité. Mais en 2015, Erdogan tourne le dos à ces ouvertures et attribue aux Kurdes son échec électoral de juin. A présent le Sud-est du pays est à feu et à sang. L’ONU estime le nombre de déplacés entre 355 000 et 500 000. Les exactions commises par les forces de sécurité turques contre les Kurdes compromettent gravement la cohésion nationale. Erdogan s’est aliéné cette minorité, qui représente près de 20 % de la population turque.

Même s’il n’était pas le seul – la France a commis la même erreur – Erdogan s’est laissé convaincre que le régime de Bachar el-Assad, son voisin, était à l’agonie. Aussi en a-t-il exigé le départ. Dans cet esprit, il a longtemps fermé les yeux sur le passage en Syrie, direction l’Etat islamique, de nombreux combattants djihadistes venus du monde entier. Aujourd’hui, cette force se retourne contre lui et les attentats signés Daech se multiplient en Turquie

Dans le Nord de la Syrie, les forces armées de la Turquie sont déployées dans l’opération Bouclier de l’Euphrate, officiellement pour empêcher l’Etat islamique d’approcher des frontières du pays ; mais leur but est en réalité tout différent : il s’agit d'empêcher la constitution d’un embryon d’Etat kurde autonome. On en a eu la démonstration lors de la bataille de Kobané, entre septembre 2014 et juin 2015, lorsque la Turquie a empêché les Kurdes de rejoindre les forces de l’YPG qui combattaient Daech. Les Kurdes étant reconnus comme les meilleurs combattants contre l’Etat islamique, l’obstination turque à tenter de les bloquer gêne autant les Occidentaux que les Russes.

Avec la Russie, la Turquie cherche à renouer des liens abîmés par l’incident aérien de novembre 2015, lors duquel un chasseur turc a abattu un Sukhoi russe. Erdogan s’est rendu à Moscou il y a quelques jours pour tenter d’aplanir les divergences avec Poutine. Mais les Russes ne veulent pas que les forces turques interviennent au sud d’al-Bab, ni qu’elles participent à l’assaut en cours contre Raqqa, la place-forte de l’Etat islamique, pourtant proche de la frontière turque. Les Russes ont assisté avec inquiétude aux récentes tentatives des Turcs pour chasser les Forces démocratiques syriennes (essentiellement kurdes) de la ville de Manbij, prise à Daech.

Ce que cherche Poutine, c’est à utiliser la Turquie comme un cheval de Troie au sein de l’OTAN, selon Metin Gurcan, un expert militaire interviewé par la Deutsche Welle. Les Turcs sont en pourparlers pour l’achat de missiles russes S 400 Triumph de défense aérienne. Mais en se procurant un tel système d’armes, la Turquie rentrerait de facto dans l’espace militaire russe. L’OTAN ne pourrait manquer d’interpréter ce geste comme un premier pas vers une sortie de l’Alliance.

Avec l’UE, les négociations d’adhésion sont dans l’impasse. Il serait temps d’aller vers autre chose que l’adhésion – l’approfondissement de l’union douanière, par exemple.

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