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Les manifestations de soutien à l'Université d'Europe centrale ne faiblissent pas à Budapest

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L'attaque de Viktor Orban contre cette prestigieuse université est révélatrice du tournant "illibéral" pris par son gouvernement.

La mobilisation en faveur de l'Université d'Europe centrale de Budapest ne faiblit pas. 50 000 personnes ont manifesté dans le centre de Budapest, ce week-end. Et cette nuit encore, Budapest a été le témoin d’importantes manifestations. Au point qu’on peut se demander si nous ne sommes pas à la veille d’une nouvelle « révolution de couleur » en Hongrie.

Mais surtout une chaîne de solidarité s’est mise en place, qui mobilise de nombreux responsables d’enseignement supérieur à travers le monde entier. Le Financial Times a publié hier une lettre ouverte signée par plusieurs directeurs de d’institut spécialisés dans les études européennes – dont ceux de la London School of Economics, de l’université de Harvard, de l’University College de Londres. Mais le plus frappant, c’est le soutien massif que manifeste à la Central European University, la CEU, le monde universitaire hongrois. Une preuve de courage, alors même qu’il vit sous la férule d’un gouvernement qui tend à resserrer sur lui son emprise.

Les Hongrois sont fiers de compter sur leur sol l’un des plus prestigieux établissements d’enseignement supérieur au monde. Le Times of Higher Education, classe en effet la CEU parmi les 50 meilleures universités du monde dans les domaines des études internationales et de la science politique.

Bien des universitaires ont compris que le cas de la Central European University était emblématique. Ce sont des libertés fondamentales qui sont menacées de façon indirecte et sournoise par le gouvernement hongrois. Plutôt que de décider la fermeture pure et simple d’une institution qui lui déplaît, il préfère formuler des exigences nouvelles, auxquelles il sait que la CEU serait la seule, dans le pays, à ne pouvoir souscrire. C’est pourquoi les médias hongrois ont appelé l’amendement qui ne concerne que cet établissement Lex CEU.

De quoi s’agit-il, en effet ? D’exiger que tout établissement d’enseignement supérieur, établi dans le pays, dispose d’un campus dans son pays d’origine. Or, la CEU hungaro-américaine, ne dispose pas d’équivalent sur le territoire des Etats-Unis. Le gouvernement hongrois entend, en outre, discuter des contenus de l’enseignement et des conditions d’admission. C’est intolérable. Pourquoi ?

D’abord pour une question de droit. Comme le soutient Montesquieu, citant Cicéron, « la force de la loi ne consiste qu’en ce qu’elle statue sur tout le monde. » Il fait référence à Cicéron qui, dans Des Lois, écrit : « Nos aïeux n’ont pas voulu qu’on fît des lois sur les individus ; car c’est là la dernière des injustices, puisque le propre de la loi est que ce qu’elle statue soit ordonné pour tous. » La généralité et l’impersonnalité de la loi sont des exigences fondamentales, dans un régime démocratique et libéral. Vous me direz que, précisément, Viktor Orban combat aujourd’hui un libéralisme dont il fut un vibrant défenseur à ses débuts en politique….

Ensuite, parce que les universités sont le lieu de naissance des libertés européennes. Dès le Moyen Age, elles ont gagné leur autonomie face au pouvoir royal.. Comme le dit l’actuel directeur de la CEU, le fameux essayiste et politicien canadien Michael Ignatieff, dans une interview accordée à l’hebdomadaire Chronicle of Higher Education, « lorsque nous tentons de définir ce qu’est la démocratie, nous pensons au règne de la majorité, à l’indépendance des médias, à celle de la justice, à l’équilibre des pouvoirs. Mais cela concerne aussi, et c’est crucial, l’existence d’institutions qui se gouvernent elles-mêmes, sans interférence de la part de l’Etat. »

Mais pourquoi Viktor Orban, ancien boursier d’un fonds alimenté par George Soros, s’en prend-il aujourd’hui aux ONG gérées par ce fameux milliardaire d’origine hongroise – dont fait partie cette fameuse Université d’Europe centrale ?

Réponse de Cas Mudde, qui a lui-même enseigné à la CEU, dans The Guardian : « cette université est tout ce qu’Orban déteste : elle est critique, mondialisée, indépendante et multiculturelle. » Et John Shattuck, son ancien président et recteur écrit dans le Boston Globe, « il s’agit d’un assaut frontal contre les valeurs libérales essentielles à la démocratie et aux libertés universitaires. »

Et pour citer à nouveau son actuel président et recteur, Michael Ignatieff : « la fonction d’une université est d’apporter à des jeunes gens de toutes races, croyances, couleurs, ou origines ce qu’est le savoir. C’est aussi simple que ça ; rien de plus, rien de moins. Dans un monde assiégé par la post-vérité, les faits alternatifs, l’esprit férocement partisan de droite ou de gauche, c’est tout ce que peut faire l’Université. Et le savoir est extrêmement difficile à acquérir. Car c’est un terrain en proie à la contestation. Mais il y a des choses qu’on appelle des faits ; et le reconnaître est la seule manière de fonder une société démocratique capable de faire des choix publics fiables."

La CEU n’a pas à trembler devant Orban : si la Hongrie n’en veut plus sur son sol, d’autres pays se sont déclarés fort désireux d’héberger cette prestigieuse université. L’Autriche a fait savoir qu’elle était candidate. Car enfin, voilà une institution qui ne coûte rien au gouvernement hongrois, qui a recruté sur place 40 % de son personnel, le rétribue et contribue fortement au prestige du pays.

Ajoutons que le gouvernement américain, dont Orban espérait la compréhension depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, a manifesté son agacement. Selon Ignatieff, l’institution qu’il dirige est « prise en otage dans une bataille géostratégique entre M. Orban, d’un côté et la communauté européenne de l’autre. » Et il ajoute que la Hongrie, qui appartient à l’OTAN, doit choisir son camp : celui des régimes autoritaires ou celui des démocraties.

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