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Les partis de centre-gauche se sont trop identifiés à la méritocratie

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Les "cols bleus" se sentent méprisés. Ils votent pour les partis populistes anti-establishment.

Depuis l’élection de Trump, on a vu fleurir les études tentant d’expliquer ce paradoxe : les pauvres ont voté pour un héritier spéculateur. L’Amérique profonde, réputée conservatrice, a choisi un New Yorkais divorcé. Le Congrès à majorité républicain, à peine élu, s’est acharné à sabrer dans les programmes sociaux. Alors on cherche à comprendre. Pourquoi tant de gens ont-ils voté pour Trump ? Que pensent-ils aujourd’hui de leur choix de novembre dernier ? Et on se demande aussi quelles sont les erreurs qu’ont pu commettre les Démocrates, pour avoir laissé échapper une victoire qui leur semblait promise six mois avant les élections ? Comment la gauche peut-elle renouer avec les cols bleus, avec la classe ouvrière ?

La sociologue Arlie Hochschild a fait couler beaucoup d’encre avec un livre d’enquête intitulé Strangers in their own land, Etrangers dans leur propre pays. Pour elle, ce qui motive le choix des électeurs dans l’Amérique d’aujourd’hui, c’est moins les intérêts économiques que les « histoires profondes » que se racontent les gens. Ce qui est devenu déterminant, c’est la manière dont ils sont renvoyés à leur identité et celle dont ils perçoivent leur propre position au sein de la société. En Louisiane, elle écouté des gens qui croyaient au rêve américain – si vous jouez selon les règles et que vous travaillez dur, vous avez toutes les chances d’améliorer votre sort. Et ces gens ont constaté que pour eux, ça ne fonctionnait plus. Alors ils accusent des « coupeurs de file » de passer devant tout le monde. Et ils estiment que le système politique est complice de ceux qui sont passés devant eux sans respecter les règles. Ils s’estiment victimes d’une injustice. Leur vote est fondé sur un sentiment de frustration, il exprime une colère.

Alors qu’ils pensaient constituer l’ossature de la nation, à l’égard de laquelle ils cultivent une loyauté et un patriotisme qui ont cessé d’être partagés, ils se sentent laissés pour compte et méprisés par l’élite sociale. Qui plus est, écrit l’historien Daniel T Rodgers dans la revue Democracy, ils se sont sentis mis sur la touche par un président noir et éduqué, par des femmes qui réussissent mieux qu’eux. Ils se voient concurrencés par des immigrés qui leur fauchent les boulots et tirent les salaires vers le bas ; méprisés par des intellectuels cosmopolites et des capitalistes hors-sol qui n’hésitent pas à délocaliser dans les pays à bas coûts de main d’œuvre, ou à les remplacer par des robots. C’est pourquoi ils sont pleins de ressentiment. Ils avaient en outre l’impression de n’avoir pas voix au chapitre, de ne pas être entendus par les médias légitimes. Ce qui leur a plus chez Trump, c’est qu’il a une grande gueule, et qu’il ose dire devant tout le monde ce qu’ils avaient sur le cœur.

A rapprocher de l’analyse faite par le philosophe à succès Michael Sandel. Pour lui, la vague populiste de 2016,- dont personne ne peut dire si elle est stoppée provisoirement ou définitivement - a constitué une « rébellion contre les partis installés », ceux de « l’establishment ». Elle a été provoquée par ce qu’il appelle « l’hubris méritocratique ». Les partis de centre gauche, comme le parti démocrate américain sont devenus des partis de diplômés. Ils développent une idéologie méritocratique, axée sur l’amélioration de l’égalité des chances. Ils prétendent compenser les inégalités de position de départ dues aux discriminations. Mais ce faisant, ils encouragent les gagnants de la course à considérer leur succès comme la consécration de leurs propres vertus, de leurs propres efforts. Quant aux perdants, soit ils sont démoralisés, parce qu’on les a convaincus qu’ils ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes d’avoir échoué, soit ils sont en colère parce qu’ils estiment que le jeu est truqué.

Daniel T. Rodgers estime que le vieux parti de la gauche américaine s’est trop compromis avec les super-riches. Obama a renfloué les banques, pourtant responsables de la crise de 2008, afin de sauver le système financier. Ensuite ont été dévoilées les liens ayant existé entre Hillary Clinton et Goldman Sachs – elle leur a donné trois conférences surpayées. Et les gens ont cru tenir la confirmation des liens malsains existant entre l’élite politique et la finance.

Mais surtout les non-diplômés du supérieur se sont dits – je cite Rodgers que « l’économie high-tec, les énergies renouvelables, dont les libéraux faisaient la promotion ne faisaient aucune place aux gens comme eux. » Sandel aussi constate que le travail n’est plus considéré. A une époque où on peut gagner une fortune dans la finance, le travail productif est dévalorisé.

En outre, les cols bleus ont été exaspérés par la présomption de la gauche qui s’imaginait – je cite – que « le remaniement démographique de la population » lui assurait la victoire. « Illusion auto-infligée », écrit Rodgers. Les Blancs ruraux et ceux des petites villes forment une part certes déclinante de la population totale des Etats-Unis, mais il en reste suffisamment pour faire basculer le résultat d’une élection. Le fait d’avoir été considéré comme quantité négligeable par les Démocrates n’a fait qu’augmenter leur exaspération. « Le résultat, c’est – je cite - un vote dans lequel la colère l’emporte sur l’optimisme, un sens destructeur de l’échec prime sur l’espoir et dans lequel le caractère absolument aberrant de Trump est devenu son principal atout. »

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