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Les pièges de l'engagement

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À retrouver dans l'émission

Il est gratifiant, pour un écrivain, de prendre des poses héroïques, lorsqu'il vit dans le confort d'une société démocratique où ses prises de position ne lui font courir aucun risque. Mais cela risque de nuire à la qualité de son oeuvre.

je vous disais hier l’amusement qu’avait provoqué chez l’écrivain anglais Tim Parks le thème d’un colloque auquel il avait été convié. Il s’agissait des effets du Brexit sur la littérature britannique. Il observe avec ironie combien, pour les organisateurs d’une telle manifestation, la dénonciation du Brexit était attendue comme une évidence. Chacun devait communier, à son tour, dans une facile indignation.

Et il raconte l’anecdote suivante. Une de ses amies devait se marier le samedi suivant le référendum. Dépitée par le résultat, elle envoya un twitt collectif aux invités précisant que si l’un d’eux avait voté Leave, il était évidemment désinvité. « J’ai immédiatement pensé : et si le marié lui-même, dans le secret de l’isoloir, avait glissé dans l’enveloppe le mauvais bulletin ? Quel merveilleux sujet de nouvelle ça ferait ! »

Dans le 3° article de cette série, Tim Parks s’interroge : quels pièges doit éviter l’écrivain politiquement engagé ? Rien n’est plus galvanisant pour le lecteur, comme pour l’écrivain, que l’impression de participer, par l’écrit, à un acte révolutionnaire. On se souvient de Winston, le héros de 1984, le roman d’Orwell, franchissant le premier seuil de la transgression politique, en décidant de tenir un journal, activité interdite. Ainsi, la lecture de Soljenitsyne, dans les années 1970, donnait, aux lecteurs occidentaux, l’illusion de participer à la lutte héroïque des dissidents du bloc communiste. De même, lorsque le Prix Nobel est attribué à des auteurs qui ont pris des risques pour la vérité – Nadine Gordimer, Gabriel Garcia Marquez, Naguib Mahfouz – les écrivains qui ne courent aucun risque, eux, peuvent ressentir une certaine jalousie…

Aujourd’hui, nous assistons, en Occident, à une impressionnante politisation de la littérature, d’après Tim Praks. Il faut être mélodramatique, s’identifier à des causes qui provoquent la compassion, soulèvent la colère… Et Tim Parks de citer le vainqueur du Man Booker International Prize de l’an dernier, Han Kang. Dans son roman, The Vegetarian, cet écrivain coréen raconte les persécutions endurées par une femme qui décide d’arrêter de manger de la viande. On la nourrit de force, elle est battue. Toutes les bonnes causes sont fédérées : celle des femmes, des végétariens, des pauvres… Rien ne manque.

Oui, reconnaît Tim Parks, les événements politiques récents, comme le Brexit, Trump, etc. concourent à aggraver ce regain de la conflictualité dans la fiction. Il raconte dans un de ses articles au New York Times les débats qui ont eu lieu récemment aux Journées de la littérature européenne. Cela s’est passé à Wachau, en Autriche. Un accrochage s’est produit entre deux écrivains suisses – pays neutre… - mais de tempérament opposé. Le premier, Jonas Lüscher, décrit dans son dernier roman, Le Printemps des barbares, (paru en français) une extravagante fête de mariage organisée par des traders anglais dans un club de luxe en Tunisie. Ca se passe en 2008, juste à la veille de la crise des subprimes. « Nous sommes amenés à nous sentir infiniment supérieurs, écrit Tim Parks à ces banquiers stupides et irresponsables ». Le second, Peter Stamm, dont on vient de publier en traduction française le dernier roman, L’un l’autre, raconte la fugue soudaine, à travers les forêts d’un cadre, père de famille, au retour des vacances et les réactions de son épouse. Pas besoin d’être grand clerc pour deviner que le premier réclame l’engagement et que le second plaide pour qu’on sépare l’art de la politique…

« Et là-dessus, écrit Tim Parks, nous est tombée l’élection de Donald Trump. » Les associations d’écrivains, le Pen Club américain en tête, appellent à la mobilisation et à la résistance. Une lettre adressée à tous ses membres du Pen Club, proclamant haut et fort : « nous n’allons pas continuer comme ça tranquillement. Ensemble, notre clameur portera plus loin. » Etait jointe une demande de soutien financier. Les fonds de la résistance… « Nous voilà sur le chemin de la gloire », ironise Tim Parks. Bientôt, les écrivains américains vont se présenter comme engagés dans un combat digne de celui des dissidents du bloc de l’est…. Sûr que le Goulag en Sibérie les attend… Puis, il découvre que l’appel est signé par la milliardaire JK Rowlings, l’auteur des Harry Potters. Elle vit en Ecosse, à Edimbourg. Trump ne doit guère menacer son mode de vie. « Ce n’est pas l’objectif qui est perturbant, écrit-il, c’est l’enthousiasme ! » écrit Tim Parks.

Et d’opposer aux enthousiasmes militants de la créatrice d’Harry Potter le refus de l’écrivain sud-africain JM Coetze de joindre sa propre clameur à des chœurs aussi bien orchestrés, lui qui vécut, dans son pays, les ravages de l’apartheid. Dans Michael K, sa vie son temps, le grand romancier raconte une parabole : c’est l’histoire d’un homme qui fuit les tensions raciales, la violence et les contrôles policiers, toujours plus loin vers le Nord, à la recherche d’une ferme isolée, où il pourra « cultiver son jardin », comme le Candide de Voltaire. Jusqu’au bout du récit, nous ignorons si son héros est noir ou blanc. Plusieurs critiques et non des moindres, comme sa compatriote Nadine Gordimer, ont reproché à Coetze d’avoir, à travers ce roman, signé un éloge du désengagement. Coetze s’en est expliqué : les romanciers, a-t-il dit, « forment une tribu menacée de colonisation ». Sans cesse, on les sollicite sur des sujets, on leur demande leur avis sur les grands problèmes politiques. C’est aux politiques de fournir les réponses.

Curieusement, relève Tim Parks, ces propos font écho à ceux de Peter Stamm, aux Journées de la littérature européenne : « On nous mène en troupeau vers les grandes controverses de l’heure. Cela se traduit par une perte d’imagination, non par un gain. »

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