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Les "réalités alternatives" de la droite alternative américaine

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Oui, reconnaît John Gray, le roman de Orwell, 1984, peut nous aider à penser le rapport biaisé à la vérité qu'entretient le président américain. Pour autant, invoquer à son sujet le fascisme est trompeur.

Il a suffi que Kellyane Conway, célèbre éditorialiste républicaine, devenue conseillère en communication du président Trump, invoque la notion de « faits alternatifs » pour faire bondir les ventes de 1984 de George Orwell. Alors que 30 millions de ce formidable roman de politique-fiction avaient déjà été vendus aux Etats-Unis depuis sa parution, en 1949, il a fallu en réimprimer 175 000 en urgence. Une semaine plus tard, ce livre vieux de 67 ans, se retrouvait en tête des ventes chez Amazon. Que cherche donc une Amérique passée sous présidence Trump dans cette contre-utopie, dans ce qu’on appelle une dystopie ?

On se souvient comment, dans 1984, satire de l’univers totalitaire, l’idée de vérité est déconstruite par le pouvoir du Parti unique. Les esprits ont été reformatés par des années de propagande, au point que les nouvelles générations ont perdu tout moyen de nommer la réalité qui les écrase. Seuls, quelques vieux gardent le souvenir de l’ancien monde, celui dans lequel la réalité n’avait pas été métamorphosée par le mensonge de la propagande. Je cite « Le Parti finirait par annoncer que deux et deux font cinq et il faudrait le croire. (…) Ce n’était pas seulement la validité de l’expérience, mais l’existence même d’une réalité extérieure, qui était tacitement niée par sa philosophie. L’hérésie des hérésies, c’était le sens commun. Et le terrible n’était pas que le Parti tuait ceux qui pensaient autrement, mais qu’il se pourrait qu’il eût raison. » « Le Parti disait de rejeter le témoignage des yeux et des oreilles. C’était le commandement final et le plus essentiel. » (p. 118, 119)

Oui, l’une des caractéristiques des pouvoirs totalitaires, c’est qu’ils ne se contentent pas d’interdire les avis qui les dérangent – la censure tous les pouvoirs autoritaires la pratiquent, mais qu’ils exigent qu’on tienne certains discours. C’est qu’ils parviennent à empêcher les peuples tombés en leur pouvoir de voir ce qu’ils voient et d’entendre ce qu’ils entendent. Les gens prennent l’habitude de remplacer l’expérience de leurs sens par le mensonge du pouvoir – qui devient de ce fait une « vérité alternative ». Et cela rapproche, en effet, 1984 de Donald Trump, comme le reconnaît le philosophe John Gray, dans un article paru ce mois-ci dans l’hebdomadaire de gauche britannique, New Statesman. Mais, poursuit John Gray, on ne saurait pour autant comparer le président américain avec les dictateurs totalitaires du XX° siècle.

Où sont les ressemblances et quelles sont les différences, selon notre philosophe anglais – qu’il ne faut pas confondre, je tiens à le souligner avec son homonyme américain, auteur de livres de « développement personnel », comme le best-seller « Les femmes viennent de Mars, les hommes viennent de Vénus »… Mon John Gray est un très sérieux spécialiste britannique de philosophie politique, qui passait un temps pour le continuateur d’Isaiah Berlin, en tant que spécialiste de l’histoire intellectuelle, auteur de très nombreux ouvrages. Il est réputé inclassable.

Dans cet article intitulé « fictions du fascisme : ce que la dystopie du XX° siècle peut (et ne peut pas) nous apprendre sur Trump », il commence par écarter les définitions paresseuses du fascisme – celle qui ont aujourd’hui la faveur des médias. Non, ce n’était pas un retour de l’irrationnel refoulé par la science et le positivisme. Arthur Koestler qui, selon John Gray, y voyait plus clair parce qu’il avait enquêté sur place, a montré que les nazis vénéraient les sciences en tant qu’instrument de pouvoir. Dans Croisade sans croix, écrit en pleine guerre et publié en 1943, Koestler met en scène un dignitaire nazi, passionné de biologie. L’évolution étant bloquée en ce qui concerne notre espèce, médite-t-il, nous allons engendrer une nouvelle espèce d’homo sapiens. A l’époque, l’idée d’améliorer l’espèce humaine par l’eugénisme était répandue dans tous les milieux avancés européens. Dans la très libérale Angleterre, on croyait encore dans les années 1920 et 1930, en une « science des races ». Le grand historien britannique Lewis Namier écrivait dans les années 50 : « Hitler et le III° Reich ont été l’accomplissement épouvantable et incongru d’une époque qui, comme aucune autre, a cru au progrès et se sentait certaine de le couronner ».

Koestler avait compris aussi que les fascismes ne constituaient pas des versions plus ou moins radicales du nationalisme. Fascistes et nazis considéraient l’Etat-nation comme une relique du XIX° siècle. Un résidu romantique. Ce qu’ils avaient en vue était d’ordre impérial : un Etat pan-européen de type nouveau. A la fin de la guerre, les Allemands étaient devenus minoritaires dans la SS…

Ceci dit, concède John Gray, il n’est pas étonnant que notre époque, perturbée par des changements dont nous avons du mal à percevoir le sens, se tourne pour tenter de les interpréter, vers ce genre littéraire dont relève 1984, la dystopie. Car, en effet, la novlangue de Big Brother anticipe la « post-vérité » des médias de l’alt-right, cette « droite alternative » qui a porté Donald Trump au pouvoir.

Je rappelle que l’expression « post-vérité » (Post-truth) a été lancé par l’essayiste américain Ralph Keyes dans un livre publié en 2004, sous-titré : Malhonnêteté et tromperie dans la vie contemporaine. L’auteur en résumait ainsi le propos : « Autrefois, nous avions la vérité et les mensonges. A présent, nous avons la vérité, des mensonges et puis des énoncés que nous considérons comme trop inoffensifs pour les appeler faux. L’euphémisme foisonne : nous proférons des vérités améliorées. » Keyes écrivait aussi : « Dans la post-vérité, les frontières entre la vérité et le mensonge, entre l’honnêteté et la malhonnêteté, la fiction et la non-fiction se brouillent. » C’est dans cette zone que se déroulent de plus en plus, de nos jours, les batailles politiques.

Je signale, en passant, que le livre, fondamental à ce sujet, De l’art de dire des conneries, du philosophe américain Harry G. Frankfurt, dont je déplorais il y a quelques temps qu’il soit devenu indisponible, a été réédité par les Editions Mazarine.

Bibliographie

1984

1984George OrwellGallimard - Folio

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