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Les Rolling Stones, conservateurs du blues

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Les Stones ont fait progresser le rock britannique vers des régions nouvelles, en empruntant les chemins du blues

Le rock and roll des années 50 n’était pas blanc. Il était noir et blanc.

Mais oui. C’était Elvis Presley et Chuck Berry. Jerry Lee Lewis et Little Richard. Les racistes s’en inquiétèrent. Dans le Sud profond, des white citizens committees interdirent ou interrompirent des concerts de rock – ils accusaient cette musique de « négrifier la race blanche ». Or, la plupart des historiens du rock s’accordent pour estimer que dans les années 60, ce métissage musical s’est interrompu. Le rock devint une affaire de Blancs, tandis que les Noirs se repliaient sur la soul. Jim Morrison versus James Brown. Janis Joplin versus Diana Ross.

Ce séparatisme avait des causes politiques : les Noirs étaient lancés dans le mouvement des droits civils. La politisation du rock avait d’autres causes, en particulier la guerre du Vietnam. Significativement, lors du grand rassemblement de Woodstock, le seul groupe figurant dans les charts rythm’n blues était Sly and the Family Stone. Le festival était blanc.

Et Jimi Hendrix, alors ? Il était bel et bien l’une des vedettes de Woodstock !

« Il est le seul musicien noir dont la place dans l’hagiographie musicale du rock est entièrement assurée », écrit le musicologue américain Jack Hamilton dans un livre qui vient de paraître aux presses universitaires de Harvard, Just Around Midnight : Rock and Roll and the Racial Imagination. Et lorsqu’il mourut en 1970, l’un des critiques qui revenait sur son incroyable carrière, écrivit «Hendrix était un homme noir dans le monde alien du rock ». On écrit fréquemment dans certains milieux aujourd’hui qu’il aurait « manqué d’authenticité », qu’il aurait « compromis le blues » (musique noire) avec le rock, musique blanche. Et Jack Hamilton de poser cette question : « Comment en est-on arrivé à ce que la musique rock – un genre enraciné dans des traditions noires, et dont bien des premières vedettes furent des Noirs – soit comprise comme la province naturelle des Blancs ? » Et de rappeler comment la firme de Detroit, Motown, créée par un businessman noir, Berry Gordy, pour faire connaître des artistes noirs à un public noir et blanc propulsa Michael Jackson, Diana Ross, Martha and the Vandellas, les Four Tops.

Et les Rolling Stones ? Je cite à nouveau Jack Hamilton : « En tant que groupe de rythm’n blues britannique, ils présentaient une vision de la musique obsessivement enracinée dans une tradition musicale spécifique et noire ». C’est pourquoi, dit-il encore, l’avant-gardisme des Stones était « paradoxalement rétrograde ». Ils avaient « embrassé le rôle de conservateurs d’un passé musical qu’ils ne cachaient pas avoir emprunté et obstinément essayé de faire leur. » Fin de citation.

Dès les années 60, les Stones furent accusés d’avoir « arnaqué les bluesmen noirs ». Mick Jagger se fendit d’une réponse publiée par le Melody Maker en 1964. Il y écrivait notamment : « Ces personnages légendaires ne pèseraient pas lourd commercialement aujourd’hui, s’il n’y avait pas des groupes comme le nôtre sillonnant la Grande Bretagne en jouant leurs morceaux. » Mais il ajoutait : « les fans, les filles surtout, préfèrent la copie par un groupe anglais que la version originale américaine – surtout, je suppose, parce qu’elles aiment les visages des mecs d’ici. » Allusion probablement raciste.

On ne saurait réduire les Stones au statut de pilleurs de musique noire. Ne cachant jamais ce qu’ils devaient au blues, ils ont aussi beaucoup contribué à faire sortir cette musique de son isolement. Il faudrait aussi montrer tout ce qu’ils lui ont apporté par leur propre talent. Ils ont donné leur propre version du blues, à la manière dont les musiciens de jazz des années 50 et 60 se sont emparés du Great American Songbook et des comédies musicales des années 30 et 40. Les Stones ont produit un blues amaigri, sec jusqu’à l’os ils ; lui ont donné cun tranchant et une impertinence très britanniques. Et c’est avec cette verve qu’ils renouent 50 ans après, à l’occasion de ce nouvel album, Blues and Lonesome. On écoute deux extrait de Litlle Rain. Jimmy Reed en 1955, puis les Rolling Stones, cette année.

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