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Les Américains sont-ils en train d'admettre que les Russes, même s'ils se sont mis à boire du Coca Cola, ne leur ressembleront jamais ?

Joshua Yaffa : un nouveau regard américain sur la Russie

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Les Américains le confessent : ils ne comprennent rien à la Russie. Le pays les agace, il a cessé de les exciter, même les chercheurs s’en désintéressent. C’est dans ce contexte que le livre de Joshua Yaffa, journaliste au New Yorker, "Between two fires", vient de rencontrer un écho retentissant.

Les Américains sont-ils en train d'admettre que les Russes, même s'ils se sont mis à boire du Coca Cola, ne leur ressembleront jamais ?
Les Américains sont-ils en train d'admettre que les Russes, même s'ils se sont mis à boire du Coca Cola, ne leur ressembleront jamais ? Crédits : Klubovy - Getty

Les Américains le confessent : ils ne comprennent rien à la Russie. Il y a trente ans, toute bonne université avait son département d’études slaves. Les thèses de soviétologie étaient substantiellement financées par le Département d’Etat, ou la CIA. La fin de la Guerre froide a mis un terme à cette curiosité et à cette soif de savoir. La Russie agace les Américains. Elle a cessé de les exciter. Ils s’en désintéressent. Les russophones sont devenus aussi rares en Amérique du Nord que la loutre de mer dans le Pacifique nord. 

C’est pourquoi le livre que vient de publier Joshua Yaffa, Between two fires, donne lieu à des recensions enthousiastes. Depuis 2013, ce journaliste couvre l’actualité russe pour le New Yorker. Dans la revue Foreign Affairs de février, Michael Kimmage écrit que « la manière de travailler ses sujets en profondeur lui permet de replacer les choses dans leur contexte, révélant ainsi les schémas historiques et sociologiques profonds qui étayent ce pays notoirement plein de contradictions ». 

Russie : une trajectoire définitivement "non-occidentale"

Pour coller à son sujet, Yaffa a procède par une accumulation de portraits de Russes d’aujourd’hui, appartenant à toutes les générations. Et sa première observation est d’importance : non, décidément, les Russes ne sont pas comme nous autres, Américains. Sous prétexte qu’ils se sont mis à boire du Coca Cola il y a trente ans, nous n’avons jamais cessé d’attendre qu’ils commencent enfin à nous ressembler et à nous suivre. Eh bien, cela n’arrivera jamais. Car la trajectoire russe est "non-occidentale". S’en persuader évitera de nouvelles désillusions. 

L’aspiration politique dominante des Russes, c’est l’autonomie de leur pays, la souveraineté nationale. Et cela explique pourquoi la majorité d’entre eux a suivi Boris Eltsine et non Mikhaïl Gorbatchev en 1991. Il n’y avait pas que les Baltes, les Ukrainiens ou les Géorgiens qui voulaient se débarrasser de l’Union soviétique : les Russes aussi voulaient un pays rien qu’à eux. L’empire multiethnique d’Union soviétique, que Gorby s’acharnait à vouloir sauver, leur était devenu un fardeau.

1991-2020 : une histoire en trois actes

Pour Joshua Yaffa, l’histoire russe, depuis la dissolution de l’Union soviétique s’est déroulée en trois actes. Et ces trois strates d’expérience politique accumulée expliquent l’état moral de la société. 

  • Dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, grâce à la perestroïka de Gorbatchev, la Russie a fait l’apprentissage d’une liberté jusqu’alors inconnue. Mais le pays dérivait entre un passé soviétique, plein de souvenirs et d’habitudes de vie, et un avenir russe encore indéterminé. D’où l’aspect chaotique de cette époque de transition. Elle a laissé de très mauvais souvenirs en Russie. 
  • Le deuxième acte commence avec l’an 2000, lorsque Poutine est désigné par Elstine pour lui succéder. La Russie eut alors le sentiment de sortir du chaos et des privations. Poutine, offrait, d’une main, la prospérité, de l’autre, la répression. Ce n’était pas la dictature non plus. Mais une manière de contenir la liberté dans les marges, là où elle ne risquait pas gêner la mainmise du pouvoir sur le pays. Et le pays connaissait la stabilité. L’avenir redevenait prévisible.
  • Le troisième acte, nous y sommes. Les choses ont commencé à paraître plus fragiles. Les inégalités explosent. La classe moyenne est sous pression. Et Poutine vieillit, malgré les liftings. La société hésite entre sérénité (la Russie est stable et ne dépend plus de personne) et exaspération (le régime est ultra-corrompu). Celui de ces deux sentiments qui l’emportera donnera le ton du prochain acte. Qui ne devrait pas tarder à commencer.

Ingéniosité, art du subterfuge voire roublardise : la wiliness russe

Or, ce qu’il y a dorénavant dans l’ethos russe, c’est ce que Joshua Yaffa appelle d’un mot anglais intraduisible, la wiliness. L’ingéniosité, la roublardise, l’art d’user de subterfuge pour se débrouiller. Leurs expériences historiques extrêmes, puis le règne de Poutine ont appris aux Russes à s’ajuster aux contraintes avec opportunisme. Contrairement à ce que croient les Occidentaux, ce n’est ni le cruel apprentissage de l’arbitraire totalitaire, ni la mémoire de l’héroïsme des dissidents qui structurent le paysage. "La plupart des Russes ne sont ni du côté de Staline, ni de celui de Soljenitsyne", écrit Yaffa. Ils veulent pouvoir mener leurs affaires privées, se débrouiller. 

Tant que Poutine leur en laisse l’opportunité, ils le laisseront monopoliser le pouvoir et s’enrichir, lui et ses amis oligarques. Mais Poutine n’est pas le personnage principal du livre de Joshua Yaffa. Ceux qui l’intéressent, ce sont ces Russes dont il dresse le portrait. Comme le créateur sibérien de ce Musée du Goulag. Il est parvenu à ouvrir son musée en 1996. Plusieurs expositions émouvantes ont pu y avoir lieu. 

Puis en 2014, les difficultés ont commencé. L’Etat a pris le contrôle du musée, en a exclu les fondateurs. Et le Musée du Goulag a été transformé en musée de la Grande Guerre patriotique. Une transition emblématique. Dans la Russie de Poutine, les institutions émanant de la société civile ont vocation à être absorbée dans le régime. Sinon, elles cessent d’exister. 

par Brice Couturier

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