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Les Stones n'ont pas "volé le blues" aux Noirs américains

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La notion "d'appropriation culturelle" est une imbécililté...

« Les premiers albums de Prince c’était autant de prises de la part d’un Noir américain sur la new wave et le rock. L’approche musicale des Stones va dans le sens inverse : des Blancs anglais qui s’attaquent au blues africain-américain. C’est clair et net sur Blue & Lonesome. Si le groupe faisait ses débuts maintenant, en essayant la même chose, il serait accusé d’appropriation culturelle, c’est-à-dire de voler à quelqu’un d’autre sa culture. » C’est ce qu’écrit très judicieusement le critique musical du Guardian de Londres, Alex Needham.

Et il a raison. Les mentalités ont changé de manière inconcevable en 50 ans. Ce qui était considéré comme une démarche antiraciste et progressiste dans les années 60 – comme aller à la recherche des pépites dans le blues de Chicago de la décennie précédente est devenu, étrangement, une manifestation « d’irrespect », voire de racisme. Que s’est-il passé ?

Dans le monde très particulier des campus anglo-saxons, la pression du Politiquement Correct est montée d’un cran. Quelques exemples : le Syndicat des étudiants de l’Université d’East Anglia a interdit à un restaurant tex-mex, Cantina Pedro, d’offrir des sombreros à ses clients. « Un coup de pub raciste », selon le syndicat.

Chaque college, chaque université adopte dorénavant une liste des costumes « appropriées ou non appropriées » pour les fêtes déguisées d’Halloween. De manière générale, sont proscrites les tenues de geisha, de samouraï (offense envers la culture japonaise). Il est « inapproprié » de se déguiser en Indien. C’est une offense envers les « Native Americans ». Les supporters des Washington Redskins, qui arborent des plumes dans les cheveux sont sur la sellette… Ils sont accusés de « reproduire des stéréotypes racistes ». Bizarrement, les déguisements de cow-boys ne tombent pas sous cette réprobation. On peut continuer à porter des Stetson. Mais à San Fransisco, les étudiants blancs qui s’étaient coiffé en dreadlocks ont dû s’excuser de s’être ainsi approprié une expression culturelle africaine – ou peut-être jamaïcaine. A l’université d’Ottawa, on a dû renoncer carrément aux cours de yoga. Motif officiel « l’Amérique du Nord ne saurait s’emparer d’une culture qui a souffert d’oppression et de génocide culturel ». En octobre dernier, A Bristol, en Angleterre, la mise en scène d’Aïda par Elton John a été interrompue. Les étudiants ont exigé et obtenu la fin des représentations pour « atteinte à la diversité raciale ». Comment avait-on osé confier le rôle d’une princesse éthiopienne à une chanteuse blanche ?

La romancière américaine Lionel Shriver, auteur du best-seller « Il faut qu’on parle de Kevin », a déclenché une belle polémique, lors d’un Festival d’écrivains, à Brisbane, en septembre dernier. Invitée à plancher sur le thème « Communauté et appartenance », elle a réclamé, au nom des auteurs de fiction, le droit de faire parler des personnages n’appartenant pas à sa propre communauté – y compris celles qui font l’objet de « protections spéciales ». Sinon, a-t-elle expliqué, je ne pourrais plus mettre en scène que des femmes blanches, originaires de Caroline du Nord abordant la cinquantaine… En effet, avec des exigences aussi farfelues, on essentialise comme jamais les cultures. Et surtout, on les réduit à « l’identité » supposée de leurs protagonistes. Autant réduire toute l’œuvre de Mozart à son « identité » de mâle blanc hétérosexuel, ancré dans la culture germanique…

Contrairement à ce que prétend le discours médiatique ambiant, le multiculturalisme ne favorise pas le métissage des cultures. Au contraire, il le proscrit théoriquement et l’empêche en pratique – puisqu’il développe un discours de l’authenticité, qui vise à préserver les cultures minoritaires comme autant de réserves d’Indiens. Le multiculturalisme aboutit ainsi à une ethnicisation et à une folklorisation des cultures minoritaires.

Or, les genres culturels majeurs – que ce soit la musique classique, ou le jazz – et dans le cas qui nous intéresse le blues – sont certes liés au groupe social, national, ethnique, sexuel et tout ce qu’on voudra qui leur a donné naissance, mais ils ont une vocation universelle. Même un genre aussi marqué géographiquement que le tango a trouvé sa plus grande vedette dans un chanteur né à Toulouse : Carlos Gardel. Qu’on nous épargne donc tout enfermement puritain des cultures dans des limites nationales ou ethniques. Et qu’on me laisse écouter l’Allemand Schumann interprété par le Chilien Claudio Arrau et l’Argentine Martha Argerich – sans doute ses meilleurs interprètes, ou encore Leontine Price chanter Verdi et Jessye Norman, Richard Strauss.

Et pour en revenir aux Rolling Stones, quelle que soit la couleur de leur épiderme, ce sont d’excellents bluesmen. Une nouvelle preuve, avec ce morceau, blue and lonesome, qui donne son titre, à leur nouvel album.

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