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Épisode 3 :

Une communauté d'initiés-enquêteurs

5 min
À retrouver dans l'émission

POTUS, Calme avant la tempête, cravate jaune : QAnon joue d'une large palette de sigles et formules cryptées. Si les théories complotistes donnent l'illusion de participer à des communautés d'initiés, elles redoublent surtout les clivages politiques, qui vont s'aggravant dans la société américaine.

Quand Donald Trump arbore une cravate jaune pendant un discours sur la pandémie, envoie-t-il un message crypté à ses interlocuteurs ? C'est en tout cas l'une des théories complotistes propagées par la secte QAnon.
Quand Donald Trump arbore une cravate jaune pendant un discours sur la pandémie, envoie-t-il un message crypté à ses interlocuteurs ? C'est en tout cas l'une des théories complotistes propagées par la secte QAnon. Crédits : Aliraza Khatri's Photography - Getty

Les animateurs du réseau QAnon ont saisi toutes les potentialités politiques de l’Internet. Là où les autres se contentaient de relayer des messages en tentant de cibler au mieux les publics visés, eux traitent leurs affidés à la fois comme des initiés et comme des enquêteurs. D’un côté, on leur enjoint de s’apprêter à profiter du spectacle (Enjoy the show ! ) : ça va être fumant et ils seront "aux premières loges". De l’autre, chacun d’entre eux doit se comporter en "investigateur", repérer et dénoncer le complot des élites. Leurs messages sont pleins de gouverneurs pédophiles, de businessmen corrompus, de journalistes impliqués, de hauts fonctionnaires complotant contre la Maison blanche. Mais si l’un des principaux hashtags de QAnon est WWG1WGA (pour Where we go one we go all, Là où nous allons à un, nous allons tous), ceux qui sont déclarés traîtres à la cause font l’objet de campagnes violentes de dénonciation sur les réseaux du mouvement.

Les tweets de Trump contiennent-ils des messages subliminaux ?

Des rumeurs prêtent aux fameux tweets de Trump des contenus cryptés, réservés aux membres de la secte. Dans leurs messages, le président est toujours désigné par le sigle POTUS (pour President Of The United States). Et la Maison blanche par l’expression "the Castle". Le château, comme s'ils y bénéficiaient d'un accès privilégié

Lorsque Trump, au cours d’une conférence de presse a annoncé "le calme avant la tempête", l’un des slogans préférés de de QAnon, désigné par les quatre lettres CBTS (pour Calm Before The Storm), QAnon a interprété ainsi : les comploteurs anti-Trump au sein de l’élite sont sur le point d’être arrêtés. Lorsqu’il parle de "menace imminente" quel que soit le sujet, il met en garde ses fidèles contre un risque de coup d’Etat, menaçant la présidence… Lorsqu’en pleine épidémie, il arbore une cravate jaune, il envoie un message : le virus n’existe pas, c’est une invention de ses ennemis pour ruiner l’Amérique. Le jaune n’est-il pas la couleur du fanion qui, dans la marine, signale qu’il n’y a pas de cas de contamination à bord ? 

Le sentiment valorisant d'appartenir à une communauté

Dans l’ouvrage collectif qu’il a dirigé, Conspiracy Theories and the People Who Believe Them, le politologue Joseph E. Uscinski, définit les "théories du complot" en ces termes : "une explication non vérifiée d’événements ou de circonstances passées, présentes ou futures, qui cite comme principal facteur explicatif un petit groupe de personnes puissantes, oeuvrant secrètement dans leur propre intérêt et contre le bien général." 

Dans une étude parue sur Project Syndicate, deux universitaires allemands, Helmut Anheier et Andrea Roemmele développent ainsi : "Ce ne sont pas des théories au sens scientifique. Plutôt, des fabrications, basées sur des prétentions à la vérité qui ne peuvent être ni vérifiées ni falsifiées. Aux non-croyants, elles peuvent sembler farfelues, tirées par les cheveux, absurdes. Mais chez les dévots, elles engendrent un sentiment de passion, de connexion à un groupe fermé, qui peut facilement évoluer en _ferveur quasi-religieuse_." 

De leur côté, les auteurs de A Lot of People Are Saying, déjà cité ici, Nancy Rosenblum et Russell Muirhead, insistent sur le désir latent de défier les experts, les élites du savoir et toutes les institutions prétendant à une connaissance objective. Les adeptes de QAnon, comme tous les complotistes, entendent créer, un "fossé épistémique" qui vient redoubler la polarisation partisane. Mais que devient la démocratie dans un monde où l’établissement des faits n’est plus partagé, où l’expertise, et le sens commun sont également congédiés, au nom d’un savoir supérieur ? 

A chaque période de crise ses croyances irrationnelles ?

Comme l’avait bien décrit Hannah Arendt dans ses travaux sur le totalitarisme, c’est lorsque l’histoire connaît des ruptures ou de brusques accélérations, lorsque le sens des événements échappe à l’homme ordinaire que fleurissent les théories complotistes. 

La fuite des masses devant la réalité est une condamnation du monde dans lequel elles sont contraintes de vivre et ne peuvent subsister. Parce que le hasard en est devenu la loi suprême, et que les êtres humains ont besoin de transformer constamment les conditions chaotiques et accidentelles en un schéma d'une relative cohérence. Hannah Arendt

Joseph Uscinski écrit que les personnes les plus réceptives aux théories complotistes sont les "losers". Elles trouvent un terrain favorable chez les personnes peu éduquées, celles qui croient pouvoir s’informer uniquement sur Internet. Une étude statistique publiée par le Pew Research Center confirme que le public crédule ne se recrute pas seulement chez les Blancs d’un bas niveau d’éducation, ni dans l’électorat ultra-conservateur. Les minorités ethniques sont également touchées. Leurs membres, précarisés par l’épidémie et ses conséquences économiques, cherchent des explications à leur situation. Ils les trouvent dans l’idée que "des forces anonymes contrôlent leur vie".

On serait tenté de trouver une consolation dans l’idée qu’un certain nombre d’adeptes de QAnon collaborent au réseau d’une manière purement ludique, sans adhérer à ses dogmes. Ils y croient sans y croire. Comme à un jeu vidéo. Mais c’est plutôt qu’une telle attitude soit possible qui devrait nous inquiéter. Entre la vérité et l’affabulation, il n’y a pas de place pour les faits alternatifs semi-véridiques et semi-inventés…

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