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L'esprit européen, entre les deux périls du fanatisme et du nihilisme

5 min
À retrouver dans l'émission

Pour Kolakowski, la caractéristique principale de la culture européenne était d'être en équilibre instable entre des séries de principes antagonistes.

Comme beaucoup d’intellectuels d’Europe centrale, comme l’autre grand philosophe de cette région du monde, le Tchèque Jan Patocka, Leszek Kolakowski a médité d’autant plus sur l’histoire et la culture de l’Europe qu’il avait le sentiment de lui avoir été arraché, en tombant dans l’orbite soviétique : une autre civilisation !

Kolakowski pense l’Europe comme « un territoire spirituel » et non comme un simple ensemble historico-géographique. Pour lui, la spécificité de notre culture tient à un certain nombre de fragiles équilibres entre des valeurs contraires, au maintien d’une difficile harmonie entre des principes en tension.

C’est d’abord, et dès les Grecs, avec Hérodote, la curiosité envers les autres, l’aspiration à s’enrichir culturellement à leur contact. Pas un hasard, a-t-il écrit plusieurs fois que l’anthropologie soit née en Europe. Les Européens ont eu très vite conscience de leur propre diversité. Ils éprouvent un sentiment d’inachèvement et d’incomplétude. L’expérience précoce des voyages d’exploration à travers le monde, leur a appris à prendre en considération et à décrire les mœurs et les modes de vie de peuples très éloignés des leurs. Du coup, ils ont développé un sens aigu de la critique et le désir de se réformer. « Un trait distinctif de la culture européenne parvenue à maturité, c’est sa capacité à se mettre elle-même en question, à sortir de son exclusivisme, à vouloir se regarder elle-même avec les yeux des autres », lit-on dans le petit ouvrage qui nous occupe. Bien sûr, comme tous les conquérants, ils se sont aussi comportés en barbares, en commençant, dés l’Amérique, à détruire, certaines des civilisations rencontrées.

Mais cette capacité auto-critique peut aussi déboucher, et Kolakowski estimait que c’était justement le cas à notre époque, sur un relativisme mutilant et stérile. « Regarder sa propre civilisation par les yeux des autres pour l’attaquer » allait devenir, dès l’époque des Lumières, une façon de chercher à corriger ses défauts. Voir Les lettres persanes. Mais poussée trop loin, cette critique interne s’avère autodestructrice.

Dans une conférence prononcée en français au Collège de France, en 1980 et reprise dans ce volume, Kolakowski dénonce je cite « les illusions de l’universalisme culturel ».

Comment peut-on faire l’éloge de l’ouverture intellectuelle à l’autre en tant que « spécialité européenne », d’un côté, tout en refusant l’universalisme culturel ? Si on accepte de renoncer à juger l’Autre à partir de ses propres valeurs, il faut bien admettre l’égalité des cultures.

Nous pouvons avoir le sentiment – pas nécessairement justifié –, selon Kolakowski, de partager l’expérience esthétique de cultures très différentes de la nôtre. Mais lorsqu’il s’agit des normes morales, des lois, des systèmes de pensée qui sous-tendent les civilisations, nous ne pouvons pas logiquement proclamer que « toutes les cultures se valent ». On peut faire preuve de curiosité envers des coutumes inhumaines, sans les accepter pour autant sur le plan moral.

Je cite le texte de cette conférence au Collège de France : « Quiconque dit, en Europe, que toutes les cultures sont égales, n’aimerait généralement pas qu’on lui coupe la main s’il triche avec le fisc, ou qu’on lui applique la flagellation publique pour adultère. […] Si l’on dit, dans un cas pareil, « c’est la loi coranique, il faut respecter les autres traditions », on dit en réalité : « ce serait terrible pour nous, mais c’est assez bon pour ces sauvages. Par conséquent, ce qu’on exprime, c’est moins le respect que le mépris des autres traditions. » Derrière le refus de porter un jugement, on trouve donc l’indifférence, ou pire, la condescendance et une forme de paternalisme post-colonial.

Et plus loin – je cite encore, car les mots sont importants : « On ne peut être sceptique au point de ne pas voir la différence entre le scepticisme et le fanatisme ; en effet, cela équivaudrait à être sceptique au point de ne pas l’être. » Et encore : « L’universalisme culturel se nie s’il est généreux au point de méconnaître la différence entre l’universalisme et l’exclusivisme, entre la tolérance et l’intolérance, entre soi-même et la barbarie ; il se nie si, pour ne pas tomber dans la tentation de la barbarie, il donne aux autres le droit d’être barbares. »

Dans d’autres textes, Kolakowski développe l’idée selon laquelle l’humanité a la raison en commun, mais que toutes les cultures humaines n’en ont pas nécessairement conscience. Pour penser une telle évident, il faut être capable de distinguer le vrai (qui relève de critères objectifs) du valable (qui relève de l’échelle de valeurs propre à une tradition, et qui vaut pour elle).

En fait, l’esprit européen navigue entre des polarités complexes, d’où son instabilité. D’un côté, de fortes certitudes. Elles peuvent mener au fanatisme. De l’autre, une capacité étonnante au doute. Elle peut déboucher sur le nihilisme. Les intellectuels, en Europe, ont éprouvé ces deux tentations. Kolakowski a écrit que les intellectuels, en Europe, se divisent en deux catégories d’esprits : les prêtres et les bouffons. Les premiers se croient porteurs des vérités absolues qui soutiennent un pouvoir. Les seconds se chargent de mettre en question tout ce qui se prétend Absolu ou Définitif. C’est aux bouffons qu’allait sa préférence.

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