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L'héritage des sectes chrétiennes dans nos orientations politiques contemporaines

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À retrouver dans l'émission

Leszek Kolakowski a utilisé la grille de lecture philosophique qu'il avait mise au point pour étudier les sectes du christianisme pour analyser les groupes se réclamant du marxisme.

Sort cette semaine un recueil d’articles d’un philosophe polonais pour lequel j'ai beaucoup d’estime. Le titre sous lequel ils sont publiés attire l’attention : « Comment être socialiste conservateur libéral »… cet œcuménisme est bien étrange….

« Avancez vers l’arrière, s’il vous plaît ». Cette injonction de forme oxymorique, entendue dans un tramway de Varsovie, plut beaucoup au philosophe Leszek Kolakowski. Elle lui donna l’idée d’en faire le mot d’ordre d’une nouvelle Internationale. Une Internationale qui regrouperait tous ceux qui se reconnaîtraient, en effet, dans un credo « socialiste-conservateur-libéral ». Et Kolakowski de ramasser en trois points ce que chacune de ces familles de pensée a de meilleur à offrir. Les socialistes ont raison de soutenir qu’on ne doit pas se résigner aux inégalités sous prétexte que l’égalité absolue est impossible. Les conservateurs n’ont pas tort de faire observer que toute amélioration dans un domaine risque de se payer d’une détérioration ailleurs. Et les libéraux sont fondés à réclamer qu’on ne sacrifie pas la liberté à la sécurité.

Le socle commun à ces trois devises, issues de familles politiques que tout oppose, c’est l’idée, chère à Kolakowski, qu’on ne peut pas poursuivre toutes les valeurs à la fois. Politiquement, L.K. professait la plus extrême méfiance envers le mythe du Grand Soir. Il ne croyait pas en la possibilité d’une rupture historique qui nous ferait soudain basculer dans quelque Age d’Or. Il avait étudié d’assez près la tentation millénariste dans les sectes chrétiennes, pour ne pas l’avoir très vite repérée chez les communistes. Le Bien tout entier et absolu n’est pas de ce monde ; non plus que la possibilité d’en éradiquer définitivement le Mal. En libéral, il estimait que l’art de la politique consiste à concilier les contraires en dosant au mieux : la liberté et l’égalité, l’innovation et la sécurité, l’émancipation de l’individu et la résistance du tissu social. Les valeurs « ne peuvent se réaliser qu’à travers des compromis », écrivait-il. Mais, comme les sociaux-démocrates, il croyait à la possibilité et à la nécessité des améliorations ponctuelles.

Aux yeux de Kolakowski, deux options contradictoires bloquent nos intentions réformatrices. Et elles sont toutes deux les survivances de croyances religieuses. La première nous vient des adorateurs du monde tel qu’il est ; le joyeux et féroce acquiescement à la vie d’un Nietzsche. C’est la tentation panthéiste. La nature est divine. Et il faut laisser la sélection naturelle élire les plus aptes. La seconde considère le monde d’ici-bas comme le règne du Démon, le corps, comme la source du péché, les échanges spontanés entre les hommes comme immoraux. C’est la tentation gnostique.

Les premiers concluent de leur assentiment à l’ordre naturel qu’il ne faut toucher à rien. Les seconds méprisent trop le monde d’ici-bas, pour éprouver la tentation de l’améliorer. Ou ils sont tentés par le grand chambardement révolutionnaire, par le chaos salvateur, la violence accoucheuse de l’histoire…

Oui, il y avait beaucoup de soutanes en Pologne et même durant la période communiste. Et c’est un cas assez unique en Europe centrale. Mais Kolakowski, même s’il fut très proche du pape polonais Jean-Paul II, n’avait rien d’un ecclésiastique. Il a adhéré très jeune au Parti communiste polonais, immédiatement après la guerre. A cette époque, il a commencé à étudier l’histoire des sectes chrétiennes, qui le fascinaient. Et sa pensée politique est demeurée imprégnée des catégories intellectuelles qu’il avait mises à jour au cours de cette étude. Il manifeste cette même curiosité pour les sectes marxistes dans son ouvrage de 1 200 pages, Main Currents of Marxism, paru en anglais en 1978. Kolakowski se plaignait que son éditeur français n’ait édité que les deux premiers volumes. Le troisième, qui porte sur des auteurs comme Gramsci, Lukacs et l’Ecole de Francfort, n’ayant jamais été rendu accessible au public français.

Sa déception envers le communisme de sa jeunesse fit très tôt de Kolakowski, l’un des phares de ce qu’on allait appeler plus tard la pensée antitotalitaire. Sa manière habituelle de critiquer le communisme était de confronter les promesses mirobolantes contenues dans les textes sacrés des grands doctrinaires de la Révolution, aux réalités sordides et déprimantes de la vie quotidienne en « démocratie populaire ». A partir du Dégel, qui suivit la mort de Staline et la dénonciation de ses crimes par son successeur, Nikita Khrouchtchev, le Parti toléra une espèce d’opposition larvée de la part de certains intellectuels. Il lui était difficile de jeter en prison des professeurs d’Université qui critiquaient le pouvoir au nom de sa propre idéologie, le marxisme…

Mais en 1968, l’année où les troupes du Pacte de Varsovie écrasèrent l’expérience de socialisme à visage humain en Tchécoslovaquie, les dirigeants communistes polonais expulsèrent les « révisionnistes », accusés d’avoir soutenu une révolte étudiante. Cette vaste purge avait une dimension antisémite implicite, la majorité des expulsés étaient juifs et étaient accusés de tendance sionistes.

Kolakowski, qui parlait aussi bien polonais que français, allemand et anglais, a pensé s’établir en France, le pays dont ce voltairien se sentait le plus proche. Mais les dissidents étaient encore assez mal vus de notre intelligentsia universitaire, à cette époque. Et finalement, ce fut le plus prestigieux des colleges d’Oxford, All Souls, qui sut l’attirer. Et il y demeura jusqu’à sa disparition, en 2009.

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