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Menaces, corruption et clientélisme font souvent partie de l'arsenal politique des leaders populistes
Épisode 3 :

Et pour la société civile ? Menaces, corruption & clientélisme

5 min
À retrouver dans l'émission

Le discours du leader populiste s'articule souvent autour d'une histoire simple et facile à comprendre. Il raconte un monde où il y a des méchants – l’élite, les traîtres, les étrangers, les impies ou la CIA – et un gentil : lui !

Face à un pouvoir autoritaire, et quand se met en place un système qui transforme l'électeur en client, de quelles ressources dispose la société civile pour résister aux méthodes des populistes?
Face à un pouvoir autoritaire, et quand se met en place un système qui transforme l'électeur en client, de quelles ressources dispose la société civile pour résister aux méthodes des populistes? Crédits : Fanatic Studio - Getty

On a vu dans les deux premières chroniques de cette série qui s'appuient sur les analyses développées par l'éditorialiste turque Ece Temelkuran dans son livre comment les leaders populistes quand ils prennent le pouvoir se débarrassent des anciennes élites de leur pays, puis se débarrassent des limites posées à leur pouvoir par les institutions. Mais qu'en est-il du traitement réservé à la société civile ? Face à ce type de pouvoir, dispose-t-elle de ses propres ressorts ?

Comment prendre la société civile dans ses filets

C’est pourquoi il faut recourir au concept "d’Etat mafieux" créé par le politologue hongrois Balint Magyar. Masha Gessen, dans Surviving Autocracy, en donne la définition suivante : "système de type clanique, dans lequel un seul homme distribue argent et pouvoir à tous les autres membres du système." Le prototype, le modèle inégalable a été mis en place par Vladimir Poutine en Russie. Tous les oligarques qui se partagent l’argent tiré de l’exploitation du pétrole et du gaz dépendent absolument du maître du Kremlin. 

Progressivement, les populistes tissent leur toile et installent leurs réseaux. Ils distribuent des provisions dans les quartiers pauvres, afin d’y apparaître comme des bienfaiteurs. Ils recrutent ainsi des clients-électeurs

Côté patrons, ils se servent des contrats publics et du crédit. Seuls ceux qui font preuve de soumission – et contribuent aux finances du parti - en bénéficient. L’Etat-parti met la main sur certaines activités économiques, comme l’énergie, - mais surtout les médias - et il confie les directions à ses protégés. Ainsi s'assure-t-il d'une information favorable.

Dans la Turquie d’Erdogan, les choses ont été poussées loin : grâce à une législation soi-disant "anti-terroriste", le pouvoir exproprie à sa guise les patrons qui lui résistent. Les mêmes lois sont utilisées pour jeter en prison les journalistes qui refusent de se laisser corrompre. 

Ece Temelkuran raconte comment elle-même a été contactée par un gros bonnet du parti islamiste d’Erdogan, l’AKP. "Bien, allons droit au but : _vous écrivez de bonnes choses sur nous dans votre chronique et, en retour, nous vous aidons_. Nous vous connaissons très bien." Ce mélange de promesses et de menace voilée est d’une efficacité redoutable. 

Chef de gouvernement et leader de l'opposition

Selon Ece Temelkuran, le leader populiste est insaisissable.

Non seulement, il devient l’Etat, mais en plus il agit comme si un chef de l’opposition essayait de lui arracher le pouvoir. Ajoutez à cela l’illusion politique fabriquée que l’establishment est attaqué, tout en devenant lui-même l’establishment et il est facile de voir pourquoi s’opposer à un leader populiste, c’est comme Bruce Lee attaquant les images du méchant dans un miroir. Ece Temelkuran.

A un moment, il est le puissant chef de l’Etat, immédiatement après, il agit et parle comme s’il était encore dans l’opposition… A propos de Trump, Hari Kunzru écrit dans le magazine Books "Quel incroyable tour de passe-passe ! Le pouvoir pousse ses pions en se travestissant en insurrection." 

  • Précepte n°5 : Façonner ses propres citoyens

Temelkuran part d’un constat : le néolibéralisme qui a dominé nos démocraties ne disposait pas d’un "grand récit". Or, toutes les sociétés ont besoin d’inclure leur histoire sur un horizon de sens qui en rassemble les membres. On l’a souvent dit dans le passé et Tocqueville l’avait annoncé dès le XIX° siècle : la démocratie libérale est dépolitisée. Elle renvoie chacun à ses petites affaires privées. Elle ne favorise pas l’héroïsme, ni les actions d’éclat. C’est un régime prosaïque, disait Raymond Aron, qui confiait préférer ce prosaïsme à la "poésie" des régimes totalitaires. 

Le leader populiste, lui, arrive avec une histoire simple et facile à comprendre. Il raconte un monde où il y a des méchants – l’élite, les traîtres, les étrangers, les impies ou la CIA… et le gentil : c’est lui ! 

_C’est là notre cause_, n’a cessé de répéter Erdogan au fil des ans, et ceux qui se mettent en travers… Au cours de ses dix-huit années à la tête du pays, Erdogan n’a jamais défini ou expliqué ce qu’était cette cause, mais il est devenu évident au fil du temps qu’il veut non seulement une Turquie islamiste et ultra-conservatrice, mais aussi un régime autoritaire dans lequel même les enfants sont soumis à une rigoureuse politisation », écrit Ece Temelkura. Les bonnes petites filles portent le foulard islamique… 

Entre fidélité à la cause et inconstance politique

Comme aux leaders totalitaires du XIXe siècle, le flou même de la "cause" permet au leader populiste de changer de politique au gré des circonstances. Fondamentalement, "la cause", c’est lui. Ses caprices, ses intérêts, ses réseaux. "L’inconstance politique, via les changements rapides du contenu du discours tenu permet également au dirigeant populiste, écrit encore Ece Temelkuran, de déconcerter ses opposants."

Pour Madeleine Albright, qui a publié, l’an dernier, un livre intitulé Fascism. A Warning, Fascisme, une mise en garde, "le fascisme n’est pas une idéologie, c’est une méthode". Une manière d’accumuler du pouvoir en enflammant les amertumes et les griefs d’une population. Elle ne dit pas que Donald Trump est un fasciste, mais elle écrit qu’il est "le premier président anti-démocratique de l’histoire moderne des Etats-Unis. Il agit comme s’il était au-dessus des lois."

Je rappelle le titre du livre de Ece Temelkuran, qui vient de paraître en édition de poche, chez Folio, Comment conduire un pays à sa perte. Une lecture recommandée à tous ceux qui veulent éviter un tel destin à notre pays. 

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