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Libertés universitaires (3) : chercheurs ou espions ?

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À retrouver dans l'émission

Sous prétexte d'être des "agents de l'étranger" ou des "terroristes", les régimes autoritaires (Russie, Turquie), traquent la recherche indépendante.

- Les universitaires sont aussi des chercheurs : ils produisent un savoir, génèrent des informations qui peuvent éventuellement intéresser les « services ». Comment faire la part de l’enquête savante et désintéressée et de l’espionnage pur et simple ?

Lisa Anderson, qui a été la présidente de l’American University du Caire et est devenue Doyenne de celle de Columbia confie les faits suivants : elle a fait cours l’année dernière sur le thème suivant : « comment rendre des comptes et adopter des politiques en contexte non-démocratique ». Une bonne partie des étudiants qui s’y sont inscrits venaient de pays exotiques, tels que le Pakistan, la Turquie, l’Inde, le Kazakhstan, ou la Chine. Le tiers d’entre eux sont venus lui confier qu’ils avaient été convoqués par les services de leur pays respectifs. On voulait savoir pourquoi ils s’y étaient inscrits, ce qui s’y était dit, comment avait réagi tel ou tel ? Plusieurs avaient reçu des avertissements, voire des menaces précises. Les Etats non-démocratiques se servent de leurs étudiants à l’étranger pour recueillir des informations sensibles. Parfois, c’est le prix à payer pour être autorisé à sortir.

Mais ces mêmes Etats peuvent se révéler extrêmement sourcilleux, lorsqu’il s’agit d’informations les concernant eux-mêmes. Jugez-en : un historien égyptien qui travaillait sur l’histoire de son pays au XIX° siècle, Khaled Fahmy, s’est vu refuser le droit de photocopier une carte des routes datant de 150 ans au motif qu’elle aurait pu avoir des conséquences pour la sécurité nationale. On lui a objecté qu’elle aurait pu être utilisée par Israël dans une querelle sur les frontières entre les deux pays !

Les universitaires ressortissant d’Etats démocratiques ne sont pas toujours les bienvenus, lorsqu’ils prétendent travailler dans des pays qui ne le sont pas. L’accusation d’espionnage, ou celle de nuire aux intérêts du pays peuvent leur valoir l’expulsion. Ou pire : le corps d’un doctorant italien qui consacrait sa thèse aux syndicats, en Egypte, Giulio Regeni, a été retrouvé sans vie et affreusement torturé dans une rue du Caire en janvier de cette année. « Après tout, a déclaré un officiel égyptien, cité dans le New york Times, qui peut bien venir enquêter, chez nous, sur les syndicats ? ». Oui, c’est louche, hein ? Mais, heureusement, les assassinats de chercheurs sont rares. La plupart du temps, on se contente de vous opposer des impossibilités administratives : comment savoir si une autorisation de consulter qui ne vient pas est causée par l’incompétence bureaucratique ou par une censure de nature politique ?

C’est sous le prétexte d’être des « agents étrangers » que le Kremlin a interdit, ces dernières années, quantité de laboratoires de recherche et d’ONG. Il suffit de s’intéresser d’un peu trop près aux questions environnementales, aux droits de l’homme, voire aux victimes du Sida, pour se voir fermer par mesure administrative. Dernier, en date à être menacé d’une telle politique, le Centre Levada, fondé en 1987 par un célèbre sociologue russe, Iouri Levada, le premier à avoir mené, dès l’ère Gorbatchev des enquêtes d’opinion publique dans l’ex-URSS. Le crime du Centre Levada est peut-être d’avoir observé une chute des intentions de vote en faveur du Parti du président, Russie unie, passé de 39 à 31 %.

- Vous nous avez parlé de la multiplication des atteintes aux libertés sur les campus d’Amérique du Nord. Globalement, peut-on se faire une idée de la situation des libertés universitaires aux Etats-Unis ?

Oui, il y a un indice révélateur. C’est la jurisprudence des tribunaux américains, à commencer par celle de son instance suprême, la Cour Suprême. Le Journal of College and University Law a publié, ce printemps, une étude des litiges ayant opposé des enseignants à l’établissement qui les employait à propos de la liberté d’expression. Elle porte sur une période de 50 ans : de 1964 à 2014. En tout, 214 cas ont été trouvés et analysés. Dans 73 cas, c’est l’établissement qui a gagné le procès. Les professeurs l’ont donc emporté dans la grande majorité des cas. « Mais si vous raisonnez en termes de tendance, écrit le responsable de cette étude, Michael LeRoy, vous voyez que les droits d’expression des membres du corps enseignant se réduisent. » En 1994, un pas a été accompli dans la mauvaise direction, lorsque la Cour Suprême à l’occasion de l’affaire Waters versus Churchill, a considéré que l’administration d’une école était en droit de limiter la liberté d’expression d’un élève ou d’un enseignant lorsqu’elle la considère comme « perturbatrice » (disruptive). « Mes recherches montrent que les tribunaux traitent l’éducation supérieure plus comme des organismes gouvernementaux que comme des laboratoires de pensée », conclut le professeur LeRoy.

Enfin, pour conclure, un cas d’école tout frais, rapporté par la revue The Atlantic. Il concerne l’université de Syracuse qui organisera au printemps prochain, une série de débats et de conférences sur le thème « la place de la religion au cinéma ». L’un des organisateurs avait envoyé une invitation à un réalisateur israélien connu, Shimon Dotan, lui demandant de venir présenter le documentaire qu’il a récemment consacré aux colons, The Settlers, motivés par la religion juive pour venir s’installer en Cisjordanie. Quelques semaines plus tard, une autre professeure écrivait à Shimon Dotan une lettre navrée lui expliquant qu’elle n’avait pas vu son film, mais qu’elle était au regret de devoir décommander sa projection, par crainte de réactions hostiles de la part des étudiant appelant au boycott d’Israël (BDS). Ainsi, constate The Alantic, une minorité active peut chercher et obtenir un effet d’intimidation (chilling effect) qui aboutit de facto à une censure. Le film de Shimon Dotan, The Settlers/Les colons, a été retiré d’un programme universitaire où il aurait eu toute sa place.

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