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L'idée d'humanité commune ouvre sur la prise de conscience des inégalités

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Le philosophe Michael Walzer sur le livre de Siep Stuurman, The Invention of Humanity.

L’idée d’une humanité commune, à laquelle nous appartenons tous a été longue à faire son chemin. C’est ce que démontre l’essai d’un historien des idées néerlandais, Siep Stuurman. C’est un livre que critique, cette semaine dans The Nation, le philosophe Michael Walzer.

En effet, les sociétés antiques considéraient généralement leurs voisins comme des barbares. Et plus près de nous, le racisme qui a longtemps prospéré au sein même de notre modernité nous empêchait de voir en l’autre un « semblable ». Or, comme l’avait bien vu Tocqueville, lorsqu’on a assimilé le fait que l’humanité est une, qu’il n’y a pas de différence de nature entre maître et serviteur, aristocrate et roturier, se pose très vite la question des inégalités. Alors qu’elles paraissaient naturelles, allant de soi, dans le monde figé des castes, elles sont soudain ressenties comme des injustices.

Autant Michael Walzer refuse la thèse selon laquelle l’idée d’une « humanité commune » serait l’objet d’une élaboration culturelle, qu’elle serait une « construction sociale », autant il insiste sur le fait que les inégalités, elles, sont bien « socialement construites ».

Mais de quoi parlons-nous, quand nous parlons des inégalités ? Là encore, le philosophe aide à y voir clair, qui distingue : inégalité géographique (celle qui nous pousse à voir ceux qui vivent de l’autre côté de nos frontières comme des barbares, ou comme des êtres inférieurs), inégalité raciale (le cas de certaines ethnies, qui se prétendent naturellement supérieures et destinées à la domination), inégalité hiérarchique (maîtres et esclaves, castes supérieures et inférieures), inégalité économique (celle qui est la plus couramment véhiculée par le discours médiatique : les riches, les pauvres). Mais Stuurman introduit, avec l’assentiment de Walzer, une 5° inégalité : celle par laquelle « nous », les modernes, les avancés, nous nous distinguons « d’eux », les arriérés, les pré-modernes.

En réalité, cette 5° inégalité risque fort d’être déduite des 4 premières. Car celles-ci impliquent l’idée que l’égalité complète, même si elle est pratiquement impossible à réaliser, doit demeurer le but visé, l’horizon de notre vie politique. Elle peut se muer en véritable sens d’une « mission » à accomplir par ceux qui sont « les plus avancés » sur la voie de l’égalité. L’idéologie colonisatrice s’est appuyée sur cette prétendue mission modernisatrice, émancipatrice et égalitariste. Il fallait aider « les autres » à nous rattraper... Michael Walzer parle à ce propos d’une « inégalité temporelle », dans la mesure où elle sous-entend un évolutionnisme : toutes les sociétés humaine seraient attendues sur des cases, constituant autant d’étapes dans leur marche vers la l’arrivée triomphale, la case « égalité »…

Il y a malheureusement, écrit Michael Walzer, une version de gauche de cette « inégalité temporelle », celle qui a nourri le mythe de l’avant-garde. Selon ce mythe, certains d’entre nous sont « plus avancés » ; ils connaissent mieux les lois du développement historique ; ils sont plus socialement conscients. En possession de la position idéologiquement correcte, ils se sentent investis de la mission d’éduquer les autres. Pire encore, lorsqu’ils triomphent politiquement avant d’avoir atteint leur objectif pédagogique de rééducation de la société, ils créent des régimes autoritaires brutaux, censés « rééduquer les masses aliénées »…. Je vous disais hier que Michael Walzer était un social-démocrate anti-autoritaire.

Hier, je vous citai trois des étapes capitales dans la marche de l’humanité vers la reconnaissance de son unité, vers ce sentiment que nous partageons tous aujourd’hui, d’appartenir à une « commune humanité ». C’était la naissance de l’histoire, avec Hérodote et Sima Qian, le récit de la colonisation des Amériques recueilli auprès des Aztèques, au XVI° siècle, la lutte de certains anthropologues, au XX°, contre le racisme. Mais on semble passer un peu vite sur un autre moment capital : les Lumières. Or, pour Siep Stuurman, qui est un spécialiste reconnu de cette période, il faut faire commencer les Lumières avec Descartes et les prolonger jusqu’à notre Déclaration des droits de l’homme. Les Lumières sont essentielles, parce qu’elles marquent le moment d’une accélération dans la prise de conscience de l’unité du genre humain et de la marche vers l’égalité qui en est l’ombre portée.

Comme le souligne Michael Walzer, ce sont les Lumières qui frayent la voie à une autre étape importante, l’internationalisme, qui se développe au siècle suivant, le XIX°. Cette volonté d’entraîner l’humanité tout entière dans une lutte commune pour l’égalité constitue une autre révolution intellectuelle et politique.

Michael Walzer, qui recommande chaudement la lecture du livre de Siep Stuurman, lui reproche cependant de n’avoir pas consacré la place qu’ils méritaient aux mouvements d’émancipation modernes, tels que le mouvement ouvrier, le féminisme, les mouvements pour les droits civiques. Aux yeux de Stuurman, le combat abolitionniste contre l’esclavage, qui se développe au siècle des Lumières, pour triompher au XIX°, est plus emblématique.

Enfin, de manière plus générale, Walzer s’émerveille qu’un universitaire tel que Stuurman puisse franchir avec une telle allégresse les frontières entre disciplines. Il appelle de ses vœux d’autres travaux d’érudition offrant, comme le fait le livre de Stuurman, « une vision panoramique ». Il faut reconnaître qu’en ce moment, se multiplient ce type de travaux multidisciplinaires. Et c’est une bonne nouvelle !

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